Danse Serpentine des Frères Lumière

Présentation de l’œuvre

L’œuvre choisie est une vidéo de moins d’une minute, intitulée Danse Serpentine.  Elle a été filmée par les Frères Lumière en 1896, et n’a donc pas de bande son.

On y voit une danseuse aux bras prolongés de longues baguettes, recouvertes d’un long et immaculé pan de soie. L’étole ne laisse voir que son visage souriant et tombe jusqu’aux chevilles. La femme, une danseuse, réalise d’amples mouvements de ces bras artificiellement allongés, faisant ainsi onduler la soie selon des enchainements rapides mais toujours fluides et élégants. Elle n’est pas immobile et superpose à ces gestes des mouvements du corps, dans des tempos un peu plus lents et attirant moins l’attention.

Sa danse créé un véritable tourbillon de tissu, qui apparaît pourtant étrangement ordonné et géométrique malgré la rapidité des larges courbes décrites. L’impression générale de profusion vive et distinguée est renforcée par la coloration changeante du tissu de soie. Bien qu’en réalité d’un blanc lilial, la soie se diapre successivement de nombreuses couleurs alors que la danseuse poursuit ses fulgurants enchaînements.

Techniques utilisées et contexte

La question qui vient à l’esprit porte évidement sur la couleur. Comment, 26 ans avant l’apparition du premier film couleur, les Frères Lumière ont-ils pu obtenir une séquence telle que celle-ci ?

En réalité, la couleur provient d’une colorisation à la main, faite à même la pellicule, image après image. Les couleurs changeantes ne sont  pourtant pas une invention des Frères Lumières, car même lors de la représentation l’étoffe de soie adoptait successivement différentes couleurs. La colorisation de la pellicule ne veut que refléter une autre technique qui était la projection sur la danseuse de lumières teintées, reflétées en toute splendeur par la soie.

Les danses serpentines et cette technique d’illumination étaient particulièrement en vogue à l’époque, introduites par Loïe Fuller (avant-garde en danse et théâtre moderne) et reprises par de nombreuses danseuses.  Celle filmée est probablement Isadore Duncan bien qu’un doute subsiste et que l’hypothèse que ce soit Papinta (une autre danseuse très célèbre de l’époque) n’est pas réfutée.

 

 

Choix de l’œuvre

L’œuvre était mise à disposition sur le site ubu.com. C’est le nom des auteurs qui a attiré mon attention, car les Frères Lumières sont après tout les inventeurs du film, un ancêtre commun à toutes les vidéos diffusées sur le site. Je ne pensais pas que leur travail pouvait avoir été conservé et numérisé. Intriguée j’ai visualisé la vidéo ; ma première réaction est surtout la fascination presque hypnotique pour la danse elle-même. Puis une interrogation sur la technique utilisée afin de créer la couleur.

Une fois les techniques utilisées clarifiées par des recherches personnelles, j’ai pu à nouveau revoir à loisir la vidéo et décider de la sélectionner car les techniques me paraissaient originales, et que je restais fascinée sans initialement comprendre pourquoi.

L’évocation, la réalité et le mouvement

J’ai dégagé plusieurs niveaux de réflexions et d’association d’idées autour de cette vidéo

  • Une fascination liée à des choix esthétiques classiquement connus pour être
     appréciés par un large publique 

Les couleurs lumineuses, les mouvements rythmés, amples et précis… sont appréciés presque unanimement. La beauté de ces danses serpentines en relève, et bien qu’elles ne soient plus célèbres, on retrouve ces caractéristiques dans beaucoup d’autres créations.

C’est bien l’enjeu que l’on retrouve par exemple dans la danse, qui est de conjuguer force et puissance avec élégance et fluidité.  On peut penser à la danse rythmique avec ruban, qui s’approcherait des danses serpentines car les mouvements du corps y sont aussi prolongés par un  tissu qui conférera une impression d’amplification du mouvement, rythmé et rapide.

 

 

  • Une profondeur acquise indirectement par le contexte

Il y a aussi une partie extérieure à l’œuvre elle-même qui la met d’autant plus en exergue : c’est la connaissance du contexte que l’on en a, et les artéfacts induits par les Frères Lumières.

La danse a été réalisée il y a très longtemps, et la vidéo nous permet de la voir encore alors que toutes les personnes ayant participé à sa production sont mortes. C’est déjà un point particulier, et le fait de réaliser que cette danse est certainement une des premières à être fixée par le film dans le temps ajoute une certaine gravité à la beauté de l’ensemble. On peut faire un lien avec ce qui est le premier enregistrement d’une voix humaine : la voix chantant Au Clair de la Lune, enregistrée par Edouard-Léon Scott de Martinville en 1860. On n’a pu faire renaître cet enregistrement qu’en 2007 grâce aux progrès de l’informatique, après de longues années de travail scientifique; le contexte le rend aussi d’autant plus précieux et touchant malgré son imperfection.

Ecouter : Au Clair de La Lune

  • Une profondeur acquise indirectement par l’élément technique intermédiaire

Au-delà du contexte, le support aussi influence nécessairement notre perception de cet instant, et il imprime non seulement la réalité du moment mais aussi des artefacts qui en font une œuvre à part entière, dus au choix de la caméra, de l’angle, du moment, des « post-coloriages »… qui relèvent des choix des artistes-inventeurs.

La volonté des Frères Lumières de coloriser à la main montrent bien leur désir d’amener l’information de la couleur comme élément indispensable à l’ensemble. Ils ont choisis de coloriser la soie mais pas le reste (les couleurs de la scène et du fond sur la vidéo ci-dessus ont été rajoutées plus tard), et ainsi en font l’élément remarquable et remarqué. De plus, les Frères Lumières cherchaient non seulement à transmettre quelque chose, mais aussi certainement à promouvoir leur appareil technique, fruit de leur travail… ce qui me semble interpellant car ainsi ils fixent mieux leur « participation » à une histoire scientifique plus large et dont ils n’avaient pas encore connaissance à l’époque bien qu’ils en envisageaient certainement partiellement l’ampleur possible. Le fait que le support / le moyen soit aussi constitutif de l’œuvre et participe à sa dimension artistique est donc bien souligné par cet exemple.

Pour conclure, j’ai apprécié cette œuvre car c’est un témoignage à la fois esthétique et technologique, qui nous propulse à cette époque tout en ayant le recul du Temps qui amène ses propres questionnements.

1 commentaire
  1. cyrillabehrndt@gmail.com a dit:

    Yes. The Dancer in this video is Papinta. Not L. Fuller. Papinta The Flame Dancer was the highest pad and most famous performer in the art of modern dance whereas Papinta suspended hundreds of yards of silk fabrics at one time. Papinta was filmed at The 1900 Paris Worlds Fair under the Eiffel Tower. Papinta made her debut in 1893 at the first electrified performance in history at the Chicago Worlds Fair in front of Chicago Art Institute.

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