Eau

Eau est une magnifique pièce où les arts sont mis à l’honneur. C’est aussi une pièce engagée, qui donne à réfléchir. Cette œuvre permet de redécouvrir l’élément eau, qui devient finalement une banalité dans notre vie quotidienne. Cet article, vous permettra d’entrer dans cet univers…

Commençons, par présenter l’oeuvre:

Titre de l’œuvre : Eau

Chorégraphe : Carolyn Carlson

Compositeur : Joby Talbot

Vidéaste et chorégraphe: Alain Fleischer

Textes : Carolyn Carlson, Alan Brooks, Amina Amici, Jean Pierre Siméon

Date de réalisation : 2008

Nature de l’œuvre : chorégraphie nourrie de d’autres arts (musique, poèmes, peinture, Art numérique, théâtre)

Genre de l’œuvre : contemporain

Contexte de l’œuvre : L’œuvre apparaît dans un contexte politico environnemental  où l’eau est une des sources de préoccupation. Carolyn Carlson est une femme imprégnée par l’étude de l’eau (Water Born, Ice…)

Carolyn Carlson, Eau (2008)

Description et analyse de l’oeuvre:

Tout d’abord nous allons évoquer les caractéristiques essentielles de cette œuvre avant de décrire de façon plus précise les thèmes et les différentes étapes de cette pièce. Premièrement, cette œuvre met en valeur différents arts, dans des proportions justes, avec toutefois prédominance de la danse. L’art numérique, vient alimenter l’œuvre et permet aux spectateurs de comprendre de façon plus explicite cette pièce. La musique, quant à elle, nous emmène dans l’univers. C’est une musique très contemporaine, aquatique, répétitive et accentuée. Cette musique est souvent pesante, sombre et pure à la fois. Même si on retrouve une certaine continuité musicale, elle se distingue par ses différents thèmes musicaux et ses variations de tempo. La musique, donne de la matière à la danse, et lui sert réellement de support. En effet, la danse suit le thème musical et le tempo tout le long de la pièce.

Le fil conducteur qui permet de relier entre autre les différents tableaux de cette œuvre est la présence d’un homme qui parle et récite des textes en anglais (il y a donc présence du théâtre). Cet homme ponctue la pièce et permet au spectateur de le guider.

Ce spectacle évolue dans une atmosphère sombre : très peu d’éclairages, costumes en noir et blanc simples (sauf à la fin) ou corps dénudés qui mettent en valeur le corps des danseurs dans des décors dans les tons transparents, noir. Cette atmosphère nous immerge dans les profondeurs de l’océan.

Les danseurs effectuent des danses en groupe et aussi seuls. Ils ont une gestuelle assez sculpturale, répétitive, discrète et axée sur les bras au début puis qui se libère au fur et à mesure de la pièce vers des mouvements plus amples, fluides. Les danseurs occupent parfois tout l’espace ou qu’une seule partie. Ils évoluent dans un espace scénique découpé par la présence ponctuelle d’objets sur scène. Cette dernière est cependant structurée  en différents espaces présents en permanence: un bassin d’eau à droite et des écrans d’affichage numérique en fond de scène.

Cette œuvre de 86 minutes est composée de plusieurs tableaux afin d’évoquer les différents thèmes liés à l’eau, nous allons maintenant les décrire :

Dans la première partie, un homme parlant et une femme allongée ayant des mouvements d’ondulation, nous immergent dans l’élément « eau » (« L’eau coule à l’intérieur de nous  et autour de nous, on ne peut pas imaginer avoir soif »). Cette sensation d’immersion est ensuite accentuée par les écrans en fond de scène où l’eau est représentée ainsi que les panneaux vitrés qui donne une image trouble des danseurs lorsqu’ils passent derrière ceux ci. Une  femme nue allongée enveloppée d’un plastique et faisant des mouvements lents dans un bassin d’eau, nous évoque l’eau à l’état de glace (elle apparaît emprisonnée dans une sorte de glaçon), nous avons l’impression que son corps est de l’eau. Ainsi, dans cette première partie on y repère l’eau en tant qu’état (liquide, glace). On ressent assez vite l’importance de cette eau qui est l’élément majoritaire voire presque intégral de notre corps humain.

Dans la deuxième partie, le thème sera plutôt l’eau et notre quotidien ainsi que l’eau sculpturale. Plusieurs danseurs rentrent en scène répétant des mouvements de la vie quotidienne (boire de l’eau par exemple) de manière rapide et arrêtée.

Dans la troisième partie, la femme dans le bassin réapparaît. On y voit un corps qui se meut, comme s’il venait à la vie, par des petits mouvements. L’eau est ici représentée en tant que fondatrice de la vie et des éléments biologique. L’eau est l’élément fondamental à la vie, il est l’origine même de la vie sur Terre et de la naissance des êtres vivants. La musique a ici une tonalité plus douce allant dans le monde du fabuleux et de l’émotionnel, immergeant le spectateur dans ce mystère qu’est la Vie.

Dans le quatrième tableau, la scène se réveille ; il y a  des danses de groupes, des trios… La danse est plus acrobatique, on y voit des jeux de poids et contrepoids. La musique est mystérieuse. Les écrans en fond de scène représentent une zone avec des bâtiments industriels, puis une sorte de fleuve. On a l’impression d’être en pleine nuit, au bord d’un fleuve. Les danseurs ont des mouvements plus fluides et dans cette partie on représente davantage les caractéristiques et symboles de l’eau (fluidité, féminité, ondulé).

Dans le cinquième tableau, il y a un aspect plus terrifiant, mystérieux. L’homme exprime la mémoire, les rêves dans son discours. Le bassin d’eau est projeté sur des écrans en fond de scène. Ces rêves et cette atmosphère ainsi que le décor peuvent faire penser à la noyade ou à l’eau qui peut engendrer des catastrophes naturelles. L’eau est donc un élément naturel beaucoup plus puissant que nous et que l’Homme ne peut maîtriser, on y ressent une sorte d’angoisse.

Il s’ensuit ensuite deux danses qui sont la transition vers le tableau suivant. Tout d’abord, il y a la danse des femmes, les mouvements sont plutôt fluides.  Les femmes dansent avec les cheveux lâchés ce qui accentue cette liberté, fluidité. Elles se regroupent ensuite toutes autour de ce bassin qui sert de miroir. On peut penser au narcissisme. Il semble avoir aussi une sorte d’interrogation autour de cette eau « précieuse » dans le bassin, de la part des danseuses. A la suite des femmes, s’enchaîne une danse masculine, acrobatique, puissante, tonique. La musique devient plus répétitive, puis on entend une sorte de minuteur. L’eau se déchaîne peu à peu. Il y a en tant que spectateur une interrogation : « Que va-t-il se passer ? ». Un suspens plane. Les hommes, après avoir pris tout l’espace de la scène, se regroupent autour du bassin. Là, les mouvements ne sont plus vraiment contrôlés. Ils se laissent bouleverser. On a l’impression que des vagues sont à l’origine de leurs mouvements, la nature prend le dessus sur l’Homme.

Les femmes arrivent et une danse de groupe imposante en ligne sur toute la longueur de la scène débute le sixième tableau. La musique est rapide, pesante et s’accélère. Il y a une utilisation de tout l’espace, les lignes se dissolvent, une sorte de panique générale a lieu sur scène. Les mouvements sont rapides et lents, ondulés et acrobatiques. La  scène est très sombre : c’est la tempête, on est en plein milieu de l’océan. A la fin de ce tableau, on entend le bruit des vagues de fin de tempête, de retour au calme.

Dans le septième tableau, une jeune fille, en tutu rose et l’homme, fil conducteur de cette pièce sont sur scène. Ce tableau fait la transition entre le tableau précédent et le suivant. L’homme évoque l’océan du tableau précédent qu’il qualifie de « dark, pure… » ainsi que le sel  (sel de mer).  Ce sel qui coule d’ailleurs continuellement sur scène. Il évoque l’importance de l’eau et des caractéristiques biologiques de l’humain liées à l’eau (les pleurs, l’urine…). L’ Homme oblige la jeune fille à pleurer. Ces pleurs, les films sur les écrans (port, bateau, paysage industriel) introduisent le thème suivant.

Dans le huitième tableau, des personnages à chaque coin de la scène montrent de diverses façons, un thème commun: les problèmes entre l’eau et l’Homme dans le monde actuel et surtout celui de la responsabilité de l’Homme dans le non respect de l’élément eau. On y retrouve la pêche polluée : une femme en plein milieu de scène montre successivement des poissons, avec une sorte de dégoût, de mal être, cela est accentué par sa démarche gauche, sur un seul talon. Des hommes arrivent sur le côté gauche (si on se place en tant que spectateur) de la scène, tâchés de noir, ils rappellent les marées noires. Un homme assis sur une chaise dans le bassin boit de l’eau en bouteille sans cesse, son mouvement est accéléré et pris de panique. Les bouteilles en plastique font écho à la pollution et cette panique évoque bien le fait que l’eau est nécessaire à  la vie, c’est une nécessité. D’autre part, elle rappelle l’état actuel de la relation de l’homme à l’eau. A la fois le gâchis et la peur du manque d’eau à l’avenir. Ces actions se réalisent sur un fond filmé de paysage (port, industriel) de couleur vert poubelle, symbole de pollution. Ce tableau, outre le fait d’évoquer la pollution, place l’eau comme élément nécessaire à la vie dans tous les domaines (nourriture : poissons, boisson, la toilette quotidienne, l’activité humaine : port,  bateau). Puis une femme en robe blanche est tâchée de couleur rouge projetée par un pistolet. C’est comme un animal tué par cette pollution. Une femme flotte dans un long tube transparent en fond de scène et une autre nue, arrive sur scène, emprisonnée dans le long plastique dont elle ne sait se défaire. Elle fait penser à l’animal qui est emprisonné dans le sachet plastique, synonyme de pollution. Elle est nue, démunie, désemparée. Puis un long texte défile dans un format numérique sur un écran. Ce texte implique directement le spectateur et la société. L’ Homme est rendu coupable de cette pollution ; par cette dernière, l’Homme met sa vie à mal.

Dans le dernier tableau, c’est la splendeur, la pureté, la beauté de l’eau qui est mise en évidence (musique plus gaie, costumes plus colorés, émois amoureux qui évoquent la gaieté). On ressent quelque chose de pur, de libre (cheveux lâchés, robes fluides, nudité de la femme, mouvements amples…). Le ballet se termine par l’apparition d’un homme debout qui se pose tranquillement dans ce bassin, ce bassin qui avait suscité toutes les attentions dans cette pièce. Il était symbole de cette eau précieuse sur scène.

Ce ballet met donc l’élément eau sur un piédestal, c’est une source précieuse splendide et purificatrice, qui est élément phare du monde, de la vie et qu’il faut préserver.

Correspondances avec d’autres œuvres :

L’eau est un thème récurrent dans l’art. Voici quelques œuvres qui pourraient faire écho à Eau de Carolyn Carlson :

Water born, œuvre chorégraphique de Carolyn Carlson, juin 2007, œuvre complémentaire de la pièce eau, cette œuvre a été dansée dans une piscine.

waterborn, Carolyn Carlson, 2007

Ice, œuvre chorégraphiée par Carolyn Carlson  avec des élèves  de l’école du CCN de Roubaix, en mai 2006, elle y évoque l’eau à l’état de glace. On retrouve une certaine gestuelle sculpturale présente dans Eau.

Swan, œuvre chorégraphique et ornithologique de Luc Petton.  Il y  a prépondérance de l’élément eau sur scène, la gestuelle en est marquée. Le cygne est un oiseau plutôt aquatique.

Swan, Luc Petton, 2012

Rain-Comme une pluie dans tes yeux, cirque Eloize, œuvre appartenant au nouveau cirque. Ici, l’eau et la pluie sont représentées comme des moments de joie, de souvenirs. Cette œuvre plus gaie et légère complète celle de Carolyn Carlson qui est davantage engagée. Ces deux œuvres se rapprochent par leur rapport à l’eau : source de vie précieuse ; mais ce rapport est traité de manière complètement différente par les deux artistes.

Rain-comme une pluie dans tes yeux, Cirque Eloize

-L’Hôtel Tassel à Bruxelles (Victor Horta), bâtiment d’architecture art nouveau, les courbes qui évoquent la nature  et le végétal ont une propriété aquatique, ondulée et fluide en résonance avec le travail de Carolyn Carlson. La présence de verrières apporte également une transparence et une luminosité à l’immeuble, ce que l’on retrouve dans l’œuvre Eau.

Hôtel Tassel, Victor Horta, 1892-1893

-La Piscine (musée), Roubaix, architecture. Endroit aimé de Carolyn Carlson où elle s’est produite plusieurs fois. La transparence des vitraux colorés, le bassin, l’eau qui jaillit de la fontaine, les mosaïques représentant des arabesques bleues, les douches latérales ; ce sont autant d’éléments qui mettent en valeur l’élément eau et son usage quotidien (piscine, douche) évoqués également dans le ballet de Carolyn Carlson.

La Piscine de Roubaix, musée

Orphée de Jean Cocteau (1950), film. La référence au miroir et à l’Antiquité qui a été évoquée dans la pièce étudiée (Narcisse et miroir).

La traversée du miroir, Orphée, Jean Cocteau, 1949

La naissance de Vénus de Botticelli, peinture du XVème siècle. Elle représente l’Antiquité et le lien profond qu’il y a entre la féminité et l’eau comme évoqué dans la pièce étudiée. Dans cette peinture, il y a beaucoup de courbes, de fluidité.

La naissance de Vénus, Botticelli, 1485

Ces différents travaux placent toujours l’eau comme une source précieuse, de vie et comme élément avec des propriétés (fluide, cristalline…)

Description du choix et de mon expérience vis-à-vis de l’œuvre :

Cette œuvre a été vue pour la première fois au Colisée de Roubaix il y a quelques années. En consultant, le site www.ubuweb.com,  j’ai eu envie de la revoir et de l’étudier, pour plusieurs raisons. D’abord, j’avais beaucoup aimé cette œuvre. Ensuite, j’ai eu l’occasion de voir le ballet Swan le 3 octobre 2012 et de faire la Master Class associée à cette pièce. On y a justement travaillé la qualité  des éléments : feu, eau, air. Je trouvais donc intéressant de voir le rapprochement de ce que j’avais pu apprendre lors de cette master class et de ma formation artistique et comment était retranscrit l’élément eau par une grande dame de la danse. Par ailleurs, Eau de Carolyn Carlson est une pièce très riche. Lors du premier contact avec cette œuvre, j’ai pu prendre conscience des différents thèmes évoqués ; en effet ceux-ci sont assez explicites dans la pièce.  Cependant, il y a tellement d’informations dans cette pièce qu’il était intéressant d’approfondir l’analyse. Par ailleurs, l’eau est au cœur de l’actualité politique et économique  ce qui en fait un thème central. Cette œuvre m’est parue assez complète que ce soit la première fois que je l’ai vue et surtout la deuxième fois, car j’ai pu l’analyser plus précisément. Lors de mon premier contact avec cette pièce, il y a quelques années, je l’ai trouvée très belle esthétiquement, ainsi qu’assez facile à décrypter de manière globale. La chorégraphe a su bien transmettre son message et sa position de façon relativement explicite. J’ai trouvé aussi que Carolyn Carlson avait eu de bonnes idées pour évoquer l’eau sous toutes ces formes (plastique, bassin d’eau, tube, reflet de l’eau sur écran…). En regardant à nouveau cette pièce, avec un œil plus analytique, celle-ci m’est parue belle mais surtout recherchée et surprenante. Il est par exemple, étonnant, à première vue, d’évoquer l’eau (plutôt représentée comme limpide, claire en générale) dans un univers aussi sombre (les danseurs dansent presque tout le temps dans l’obscurité !). En y réfléchissant, l’essentiel de l’eau sur Terre sont des eaux profondes où l’obscurité est présente. La deuxième fois, j’ai beaucoup plus senti la mosaïque d’arts utilisés comme formant un ensemble uni et cohérent.

CONCLUSION :

Eau, de Carolyn Carlson ne  peut être exhaustive mais reste sur le plan artistique une œuvre relativement complète tant dans les thèmes abordés que dans les outils artistiques utilisés que dans l’esthétisme. Cette œuvre évoque un thème qui a été évoqué dans l’Histoire par bon nombre d’artistes et sur lequel Carolyn Carlson a travaillé dans plusieurs de ces pièces. C’est une œuvre qui est belle à voir et à analyser pour cette richesse artistique et son engagement sur des thèmes d’actualité qui nous concernent tous. Pour ma part, cette œuvre s’inscrit dans une passion qui est la danse.

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