Extended Niceties: la musique entre réel et virtuel

øøøøExtended Niceties est une œuvre créée par le musicien américain Peter Gordon en 1992 . Il s’agit d’un morceau de 6:42 dans sa version d’origine ( proposée sur le site internet Ubu.com dans une version raccourcie de 2:45 seulement  et sous format MP3.)
øøøøMême s’il est difficile de trouver des informations claires et précises sur son origine, il semble qu’on puisse raisonnablement considérer que ce morceau fit sa première apparition aux États Unis en 1992 dans l’album « Geneva and Extended Niceties, with the Love of Life Orchestra », avant d’être repris dans la compilation « Shugar, Alcohol and Meat ».
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øøøøNé en 1952 et résidant encore aujourd’hui à New York City, Peter Gordon est désigné comme un «compositeur expérimental » qui, ayant étudié l’art du montage cinématographique à l’Université de Californie du Sud (USC), est principalement passionné par l’exploration du lien étroit entre musique et art visuel. On le retrouve ainsi dans de nombreux projets cinématographiques étonnants – sur lesquels nous reviendrons un peu plus tard – tel que son travail avec l’artiste vidéo Kit Fitzgerald ou encore les bandes originales de plusieurs séries à succès.
øøøøLe lien menant à la chanson dans la section « extraits musicaux » d’Ubu.com attire l’attention. En effet, au lieu de porter le nom de Peter Gordon, il se nomme mystérieusement « Sugar, Alcohol and Meat » (ce qui représente une liste des plus familières pour un certain nombre d’êtres humains!).
 
øøøøLe début de l’extrait nous mène directement en plein cœur de la musique originale, dans une série d’accords au synthétiseur très datés, typiques d’une époque « vintage » dont la patte a tendance à revenir au galop dans notre musique actuelle et qui m’a, d’emblée, totalement séduit.
 
øøøøLe morceau se présente comme une sorte de « collection » : une succession de schémas musicaux faisant chacun intervenir des rythmes et des instruments différents. 
Pour être précis, on peut compter quatre « motifs » : 
– De 0:00 à 0:20, une série d’accords au synthétiseur ;
– De 0:20 à 0:40 un schéma de guitare beaucoup plus simple et épuré ;
– De 0:40 à 01:40 une incroyable « montée » d’accords sur laquelle nous n’allons pas tarder à revenir ;
– De 01:40 à 02:45 un retour de guitare agrémenté d’une chaotique improvisation de cuivre.
 
øøøøEn vérité, Extended Niceties évoque pour moi une musique de cinéma, et plus particulièrement une scène d’ouverture de film, de celles où l’on observe le héros dans sa vie de tous les jours, pendant qu’il s’habille, qu’il prend sa voiture pour se rendre au travail… Ces scènes sont en effet généralement soutenues par une musique dynamique et énergique, répétitive et légèrement grandiloquente comme l’est Extended Niceties.
øøøøLa scène d’ouverture de Retour Vers Le Futur, de Robert Zemeckis, est (de mon point de vue) un très bon exemple de ce genre de musique, au même titre que celle du Brazil de Terry Gillian (à 6:30). Cela est d’autant plus amusant que, nous l’avions vu, le travail de Peter Gordon est justement très lié au monde du cinéma. Il a ainsi participé à la bande originale de nombreuses séries américaines connues telle que « The Necklace » ou encore « Desperate Housewives ».
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øøøøUn morceau très « visuel » et évocateur, donc, comme toute musique de cinéma. Cependant, l’intérêt d’Extended Niceties réside surtout dans les techniques utilisées par le compositeur pour créer un véritable « suspens » . La musique est en effet extrêmement rythmée et répétitive, et la répétition en vient à créer l’attente. En effet, les motifs musicaux se succèdent sans suivre de règle : chacun a sa durée et son « caractère » propres qu’on ne peut deviner à l’avance de telle sorte qu’on en vient à se demander quelle sera la prochaine surprise. Quand le motif va-t-il changer ? Sera-t-il plutôt calme ? Plutôt rapide ? Chargé, ou épuré ?
øøøøL’expérience arrive à son comble lors de la superbe « montée » d’accords de 0:40, au style incroyablement proche des montées d’orgue utilisées pour chauffer le public lors des matches de Hockey ou de Base-Ball aux USA. Sans vraiment citer de titre ou d’auteur précis, on peut trouver de parfaits exemples de ces montées sur ce site internet, où le 3ème extrait proposé rappelle beaucoup notre passage d’Extended Niceties.
øøøøL’effet global est admirable : pendant presque une minute, l’escalade d’accords crée une sorte de tension, une « montée de pression » promettant à l’auditeur une conclusion explosive… qui pourtant n’arrive jamais ! La montée se clôt sur un simple retour à un motif antérieur très calme, ce qui laisse l’auditeur dans un véritable état tension et d’ énergie contenue.
 
øøøøAu final, Extended Niceties évoque une sorte de laboratoire d’expériences sur l’attente et le suspens musical, dans lequel l’auditeur joue le rôle de cobaye volontaire et ressort gonflé d’énergie. Cette notion de laboratoire est justement centrale dans l’Œuvre de Gordon, car les années soixante/soixante-dix marquent l’émergence des instruments de musique dits « virtuels », tel le synthétiseur, grâce auxquels la musique devient progressivement virtualisable et automatisable. Là où un trop grand nombre d’artistes de sa génération prennent cela comme un simple moyen pour les musiciens de remplacer les instruments conventionnels par des machines et de « peupler » le fond sonore de leurs musiques, Gordon est l’un des premiers à y voir un moyen d’élaborer de nouvelles sonorités et de nouveaux types de compositions.
 
øøøøIl s’emploie ainsi à inclure directement la musique virtuelle dans ses œuvres, la plaçant au même niveau que les instruments acoustiques, et crée un genre nouveau oscillant constamment entre le composé et l’improvisé.
 
øøøøCe travail sur le son s’étend aussi au visuel, comme l’illustre parfaitement le clip musico-visuel « Don’t Don’t Redux », fruit d’un travail collaboratif entre le Love Of Life Orchestra de Gordon et l’artiste Kit Fitzgerald.
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øøøøL’alliance entre le virtuel et le « réel » s’y retrouve à la fois dans la musique et dans les images qui l’accompagnent : le clip affiche ainsi un ensemble de formes mouvantes clairement issues de dessins (par exemple entre 0:20 et 0:32) pour ensuite laisser place à des ballets de lignes et de formes générées par ordinateur (notamment à 2:30). On retrouve d’ailleurs dans ce clip la répétition et le découpage en « motifs » d’Extended Niceties, là aussi tant au niveau musical qu’au niveau visuel.
 
øøøøTout cela me fait penser à une performance de danse incroyable d’une troupe japonaise, le Wrecking Crew Orchestra, où tous les danseurs sont équipés de combinaisons dotées de néons commandés par ordinateur. Au gré des allumages, on les voit ainsi apparaître ou disparaître de la scène plongée dans le noir total, donnant naissance à des effets totalement irréalistes, dignes d’un montage vidéo par ordinateur. On croirait presque avoir devant les yeux des images de synthèse plutôt que des danseurs en chair et en os.
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øøøøOn pourrait aussi citer le récent morceau « Down The Road », du groupe C2C, dans lequel des passages de country traditionnels sont mêlés à de la musique électronique d’aujourd’hui, parfaite continuité « moderne » du travail initié par Peter Gordon.
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øøøøLes travaux de Peter Gordon, dont Extended Niceties, et de tous ceux qui s’en inspirent ou s’y apparentent ont œuvré à enrichir le champ des possibilités dans le domaine musical. Ils s’inscrivent en cela dans un « élan » artistique, que l’on peut reconnaître dans les différentes formes de l’art et  qui contribue à changer notre vision et notre manière traditionnelles d’appréhender les œuvres.

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