Jem Finer: Piano Piece

Description de l’œuvre :

Jem Finer est un artiste anglais, musicien et compositeur. En 2008 il réalise une performance peu commune durant le First Last LMC Festival au Café Oto à Londres.

La vidéo s’ouvre sur des applaudissements et on peut apercevoir un piano droit en bois vétuste avec une chaise en guise de tabouret. La pièce est plutôt obscure.

Jem Finer fait très vite son apparition, il salue le public et vient s’assoir sur la chaise. Il soulève le pupitre en bois (partie qui recouvre les touches du piano) avec un geste brutal, on entend la plaque claquer contre la caisse. Le pianiste prend ensuite place dans une chaise vétuste, celle-ci remplace le tabouret habituel en cuir.

Il commence à jouer 2-3 notes, puis plusieurs. Jusqu’ici sa performance commence comme celles de la plupart des pianistes. Mais un pianiste avisé comme un non initié reconnait tout de suite la fausseté des sons qui en émane, le piano ne semble pas être accordé. Le pianiste rejoue quelques notes en prêtant une oreille attentive au son. Le son est étouffé, les notes sont définitivement fausses.

Il se lève et lance alors quelques paroles vers l’audience provoquant les rires du public. Mais le pianiste reste impassible, son visage est sérieux, fermé, il est concentré, sa performance n’est pas terminée. Il enlève sa veste et s’adresse une nouvelle fois à l’audience en prononçant le mot anglais « sorry ».

Sa veste déposée consciencieusement sur sa chaise il commence son entreprise. Il s’agit là d’un véritable travail de démolition.

Il soulève d’abord la partie en bois recouvrant le haut de la caisse pour l’accès aux cordes. Il glisse sa main dans le piano et touche les différentes cordes. Puis il commence à déshabiller le piano pièce par pièce. Tous les composants en bois sont alors arrachés au piano d’une manière brutale. S’aidant au départ se ses mains, il continue son entreprise en s’aidant d’outils : un tournevis, un marteau et même un pied de biche. Ce n’est plus un pianiste qui joue du piano mais un ouvrier sur un chantier de démolition.

A la fin, il ne reste qu’un piano ouvert, une façade sans touches, ni clavier, d’où l’on peut apercevoir les cordes mises à nues. Il se positionne alors en harpiste et joue quelques notes. Cette fois-ci le son est cristallin, pur, sans artifices. Le pianiste appuie alors sur la pédale du piano à plusieurs reprises. Il se lève et salue l’audience.

Sa performance est terminée. Tonnerre d’applaudissements.

Mon avis et mise en relation avec d’autres oeuvres :

Je suis moi-même pianiste c’est pour cela que cette œuvre avait suscité mon intérêt. Par ailleurs, là où l’on s’attend à une réalisation classique, le musicien Jem Finer nous surprend en dépeçant un piano pour finalement jouer en position harpe.

Le piano qui est un instrument noble est ici maltraité, violenté, brutalisé à l’aide d’outils qui sont d’avantage destinés à des ouvriers sur un chantier de démolition qu’à un musicien.  L’acharnement dont fait preuve Jem Finer est dérangeant. On peut d’ailleurs souligner la prestation d’acteur de Jem Finer qui garde son sérieux durant son travail de démolition. Il exprime sa colère en s’acharnant sur le piano, il est déterminé.

L’atmosphère globale est pesante et lourde, la pièce est obscure et le décor fait d’avantage penser à celui d’un atelier ou d’une usine avec les murs d’un gris terne et une lumière très faible. Les quelques notes graves et fausses jouées par l’auteur participent à cette ambiance pesante et lourde.

L’attitude du public rend l’atmosphère encore plus dérangeante et contribue à la performance globale. Le public rit devant le travail d’acharnement de Jem Finer et semble comblé. Cela ajoute un caractère cynique à l’œuvre.

Le titre « piano pieces » prend ici son sens littéral puisque le piano est déshabillé pièce par pièce. On pouvait s’attendre à une pièce de piano au sens de morceau, ici on a à la fois ce sens et le sens premier.

L’artiste a peut être voulu nous bousculer dans notre vision des choses. La destruction ne nous amène t’elle pas à repenser les choses ? Revoir les objets dans leur intégralité pour en ressortir quelque chose de nouveau. Ce piano a été détruit pour finalement être transformé en un autre instrument : la harpe.

La performance de Jem Finer à la fois visuelle et auditive, en interaction avec le public nous surprend, va à l’encontre des codes et de notre vision classique, nous dérange et nous perturbe. Le cynisme ambiant du public ajoute au caractère dérangeant de l’œuvre. L’atmosphère est pesante, mais au final il en ressort un instrument féérique qui contraste avec cette atmosphère, la harpe.  La colère de l’artiste a été l’instrument de la transformation. On peut noter le contraste entre la harpe, instrument féérique et délicat et l’origine dont elle prend sa naissance : un acharnement colérique et brutal.

Cette œuvre peut être mise en relation avec la performance de Jill Richards, une pianiste sud africaine qui a repris l’œuvre de Jem Finer et l’a interprété à sa manière. Le fil directeur reste le même puisque le piano est détruit pour être transformé en harpe mais Jill Richards a un jeu qui s’apparente plus à celui d’une furie. Sa colère n’est pas froide comme celle de Jem Finer. Par ailleurs elle est aidée dans sa performance par un homme qui ne joue pas de jeu particulier et adopte un caractère neutre dans la destruction du piano. Grâce à lui on se rend d’avantage compte de l’importance du jeu d’acteur par l’interprète Jill Richards. Le décor ressemble également au décor d’une usine ou d’un atelier avec des murs blancs salis par des taches noires et la crasse.

Par ailleurs, l’œuvre de Jem Finer peut être mise en relation avec l’œuvre de l’artiste Armand Fernandez ci-dessous.

Chopin’s Waterloo retransmet l’agressivité dont le piano a été l’objet, la colère de l’artiste. Cette œuvre a été réalisée à l’occasion d’une exposition intitulée Musical Rage à la galerie Saqqarah de Gstaad en 1962. L’artiste a détruit un piano droit en direct devant le public à l’aide de coups de masse et a fixé les pièces sur un panneau préparé à l’avance.

L’action, la colère de l’artiste est secondaire, ce qui intéressait Armand c’était le résultat final, l’esthétisme qui en ressort de cet acte colérique. La structure formelle du piano détruit, la disposition des éléments, accorde ici un caractère cubiste.

Tout comme Jem Finer, Armand transforme donc sa colère en une œuvre esthétique, le piano de Jem Finer est transformé en harpe, celui d’Armand en œuvre à caractère cubiste.

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