D’Edouard Manet à Catherine Balet : L’interprétation d’un déjeuner sur l’herbe.

Catherine Balet, la photographe.

Née en 1959, Catherine Balet fait ses études aux Beaux arts de Paris. Fraîchement diplômée en tant que peintre, elle fait quelques expositions avant de se lancer dans la photographie au début des années 2000. Elle se sert de ses peintures pour montrer la réalité, représenter la société d’aujourd’hui. Après plusieurs séries : « Summer », « Métro », « Tour Eiffel » et « Identity », elle se lance en 2012 dans un nouveau concept « strangers in the light ».

Elle nous raconte le déclic qui a lancé cette idée : «Une nuit d’été, en 2006, j’ai eu un flash en voyant un jeune couple sur une plage éclairée par la lune, qui se prenait en photo avec son téléphone. Il y avait la rencontre de deux temps: le temps de la technologie et celui des sentiments, le futur rencontrait le passé, la lumière bleue du nouveau monde rencontrait la lumière dorée de la peinture classique. »  Cette série met en avant le paradoxe actuel de notre société : nous sommes perpétuellement en communication avec le reste de monde et à la fois totalement seuls. Aujourd’hui, notre identité passe justement par les réseaux sociaux. Dans nos rapports aux autres, nous nous cachons derrière un écran. Nous sommes en permanence connectés. C’est dans cette optique que Catherine Balet a construit ses photos ; autour de l’omniprésence des appareils électroniques car les sujets sont éclairés par leur simple lumière. Des familles, couples ou amis partagent des activités, un moment ensemble mais restent subjugués par leurs écrans. Que partagent-ils donc réellement ? 

Catherine Balet fait dans un même temps un clin d’œil à des œuvres de grands peintres, tels que David, de La Tour, Constable ou Manet.  J’ai choisi par exemple un tableau d’Edouard Manet.

 

Le tableau « Déjeuner sur l’herbe » d’Edouard Manet.

Dans la photographie étudiée dans ce post, Catherine Balet s’inspire du très célèbre Déjeuner sur l’herbe d’Edouard Manet. Lui-même s’était inspiré d’une part du Concert champêtre (1508-1509) du peintre de la Renaissance Titien (œuvre précédemment attribuée à son maître Giorgione)

ImageConcert champêtre (1508-1509), Titien

 

La composition, d’un autre côté, est dérivée d’une scène avec des dieux de la rivière dans une gravure Le jugement de Pâris (1514-1518) de Marcantonio Raimondi d’après un dessin de Raphaël),

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Le jugement de Pâris (1514-1518) de Marcantonio Raimondi

Manet l’a peint en 1863, soit environ 150 ans avant l’œuvre de Catherine Balet. Il a été sujet à de nombreux scandales, dus à la présence d’une femme nue au milieu d’hommes vêtus. Cette peinture a d’ailleurs été rejetée par le jury du Salon de 1863. Elle est exposée par Manet sous le titre Le Bain puis la partie carrée au « Salon des Refusés » accordé cette année-là par Napoléon III dont elle constitua la principale attraction.

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Le déjeuner sur l’herbe, 1863, Edouard Manet

Pourquoi  un tel rejet et une telle indignation devant ce tableau ?

Le style et le sujet  choquèrent. Manet abandonne les habituels dégradés pour livrer des contrastes brutaux entre ombre et lumière. (Contrastes que l’on retrouve dans les effets clair-obscur de Catherine). Aussi, lui est-il reproché sa « manie de voir par taches ». Les personnages semblent avoir été posés là et ne correspondent pas vraiment au décor de sous-bois. De plus,  il n’y a ni perspective ni profondeur. Avec Le déjeuner sur l’herbe, Manet ne respecte aucune des conventions admises, mais impose une liberté nouvelle par rapport au sujet et aux modes traditionnels de représentation.  Le Déjeuner sur l’herbe est en fait l’avènement d’une nouvelle façon de peindre, d’une nouvelle approche de l’art et de la relation entre le tableau et le spectateur. Cette caractéristique peut de nouveau le rapprocher de Catherine Balet. Enfin, en ajoutant une femme qui se baigne à l’arrière-plan, Manet rompt l’harmonie de la scène (on ne sait plus comment interpréter le tableau).

Finalement, le tableau entra dans le patrimoine public en 1906 grâce à la donation du collectionneur Étienne Moreau-Nélaton.

 

L’interprétation de Catherine Balet.

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 Elle affirme : “Je ne parodie pas la peinture, je l’utilise comme support de la composition. Je mets en scène le réel.” Si on compare avec le tableau, évidemment, on ne retrouve pas la présence d’une femme nue. Ce n’est pas le but recherché par Catherine de faire un « copié-collé » du tableau original. Tout comme ce dernier, deux personnes regardent l’objectif. On retrouve également la nappe de pique-nique bleue. L’époque est totalement différente et on perçoit l’idée prédominante de la peintre : chaque personnage est occupé sur un appareil électronique : ordinateur portable, appareil photo, téléphone portable ou console. On peut rapprocher la photographie du tableau par la nouveauté du regard que les artistes apportent sur leur époque. Mais quand Manet se faisait huer par les critiques et accusé d’indécence, notre époque tolère plus et même parfois aspire à ces précurseurs. Ainsi Catherine montre/dénonce un aspect de la société qui nous est quotidien. Elle nous fait nous rendre compte de notre réalité et nous pousse à y réfléchir.  Son exposition permet une introspection du spectateur qui se demande : Et moi ? Suis-je comme eux ? Et souvent, oui il y a une prise de conscience : Peut-être portons nous trop d’attention aux objets électroniques ? Peut-être devrions-nous essayer de revenir à des choses plus essentielles et retrouver un rapport plus primitif aux autres..

 

Mon avis.

Cette exposition permet certes une prise de conscience ; du monde qui nous entoure d’abord mais aussi de notre comportement face à celui-ci. Les situations sont exagérées mais pour montrer une réalité finalement pas si éloignée. Quand à mettre en scène des tableaux célèbres, c’est un risque qui est amusant pour nous, spectateurs. On peut s’amuser à chercher le tableau initial, parfois on trouve tout de suite, parfois la correspondance est moins visible. Cela donne une vision décalée, amusante et l’on passe un bon moment. J’aime beaucoup l’idée de prendre des photos à la seule lumière des appareils électronique, c’est osé et très réussi. Je trouve enfin que l’époque est bien représentée à travers l’éclairage de nos bien aimées machines.

 

 Amandine DENIS

 

 

 

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