Lola rennt , une œuvre atypique 


                Lola rennt (« Cours, Lola, cours » en français) est un film allemand réalisé par Tom Tykwer en 1998. C’est le troisième film réalisé par celui-ci, celui qui va lui permettre de se faire un nom. En effet, lors de sa première apparition en Allemagne, le long métrage suscite à la fois la critique et l’admiration au près du public. Il ne tardera pas à franchir les frontières et à attirer l’attention dans les nombreux festivals où il sera présenté. Ce film, un « ovni », est une œuvre marquante des années 90.

Ce film présente en particulier deux caractéristiques originales : l’originalité de sa narration, divisée en trois parties, et la façon dont la mise en scène la met en valeur. De plus, il propose une réflexion de fond sur le destin et les possibilités de l’existence. Enfin, nous élargirons notre réflexion à partir du terme « œuvre d’art » en mettant notamment ce film en relation avec d’autres œuvres.

I) Une narration originale

La narration prend une forme très particulière dans Lola rennt. Le film est en effet composée de trois versions d’une même histoire, présentées les une à la suite des autres. De plus, de nombreux thèmes chers au réalisateur sont développés et mis en valeur par cette narration.

  • La situation initiale :

1Au téléphone, Manni raconte son histoire à Lola, sa petite amie.

Manni est coursier pour un receleur de voiture, Ronnie.  Il échange des diamants avec un trafiquant pour 100.000 Marks et est chargé de remettre l’argent à Ronnie dans les 20 minutes qui suivent. Malheureusement, Lola, qui doit venir le chercher est en retard..Manni prend donc le métro. Sans billet, il panique lorsqu’il aperçoit les contrôleurs et sort précipitamment du wagon, laissant derrière lui le sac avec l’argent. On aperçoit ensuite un clochard qui ramasse le sac. Désespéré, Mani appelle Lola dans l’espoir qu’elle trouve une solution. S’il n’a pas l’argent dans les 20 minutes, c’est un homme mort.

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Pour chaque nouvelle version dans le film, l’action commence juste après que Lola ait raccroché le téléphone. La situation initiale permet de mettre en place le rythme du film, de présenter les personnages et leur caractère ainsi que leur relation.

  • Les différentes versions :

Nous ne détaillerons pas les détails de chaque version et les histoires des personnages secondaires car ils sont nombreux mais nous nous concentrerons sur l’action principale autour de Lola et Manni.

Dans la première version, Lola décide de rendre visite à son père, banquier, pour qu’il lui donne l’argent nécessaire. Celui-ci refuse, déclare que Lola n’est pas sa véritable fille et la jette dehors.Manni attend Lola dans la cabine téléphonique où il se trouvait mais il décide finalement de braquer le supermarché tout proche pour obtenir l’argent. Lola arrive pendant le braquage et aide Manni. Ils s’enfuient mais Lola est tuée par un policier dans la rue alors qu’ils s’enfuyaient avec l’argent.

A la fin de cette version, on voit une scène où Lola et Manni sont allongés dans un lit. Lola demande à Manni ce qu’il ferait si elle mourrait. Après la conversation, on revoit Lola en train de mourir dans la rue, elle dit « Stop » et l’action recommence au moment où Lola raccroche le téléphone au début de l’histoire, après sa conversation avec Manni.

Dans la deuxième version Lola va voir son père qui refuse une nouvelle fois de lui prêter l’argent. En sortant, elle prend l’arme du gardien de la banque et menace son père avec, braque la banque et peut ensuite fuir avec l’argent. Elle court retrouver Manni. Celui-ci, la voyant arriver, court mais il se fait écraser par une ambulance.

A la suite de cette mort brutale, on voit à nouveau Manni et Lola dans un lit, mais cette fois c’est Manni qui demande à Lola ce qu’elle ferait si il mourrait.

Enfin, dans la dernière version, Lola court encore une fois à la banque mais son père est déjà parti avec un client. Elle doit trouver une alternative et court pour rejoindre Manni. Elle manque de se faire écraser par un camion et a alors l’idée de jouer au casino. Elle joue et gagne pour doubler à chaque fois sa mise, lors du dernier jeu, elle pousse un cri perçant et ce cri semble forcer la bille de la roulette à s’arrêter sur le chiffre voulu. D’autres éléments surnaturels ont également fait leur apparition dans les deux premières versions.

Pendant ce temps, Manni rencontre par hasard le clochard qui lui a volé l’argent. Il court après lui et lui reprend le sac avec les billets. En courant après lui il provoque un accident entre plusieurs voitures à un carrefour. Dans l’une d’elles se trouve le père de Lola parti avec son client.

Lors de la scène finale, on voit Manni rendre l’argent à Ronnie. Lola arrive juste après, et avant même qu’elle n’ai pu dire à Manni qu’elle avait trouvé l’argent, le film se termine.

  • L’importance accordée au personnages secondaires

Lola croise lors de sa course plusieurs personnages dont le spectateur voit la vie en flash back, par une succession de photographies figées.On prendra ici l’exemple d’un des personnages secondaires que  Lolaheurte en courant : une dame appelée Doris, poussant un landau avec un bébé.

Version 1 : Doris est alcoolique, on lui retire son enfant car elle ne s’en occupe pas bien ; elle est désespérée. Elle vole ensuite un bébé dans un parc.

Version 2 : Doris joue au loto et gagne, elle vit ensuite dans une grande villa avec sa famille mais on remarque encore des traces de bouteilles d’alcool.

Version 3 : Doris devient membre des témoins de Jehova et distribue des tracts. Elle semble mener une vie assez paisible.

L’utilisation de la photographie ici permet de souligner le caractère hypothétique de la vie de Doris, selon la façon dont Lola la bouscule. Ce procédé est utilisé dans le film uniquement pour les flashforwards concernant les personnages et marque ainsi une rupture avec les personnages principaux. De plus, les détails excessifs sur la vie des personnages secondaires soulignent l’importance de l’individu quel qu’il soit et constituent un des thèmes récurrents du film.

Pourquoi trois versions dans un seul film ?

Tout d’abord, ce film prend la forme d’un tryptique qui présente trois hypothèses, trois « chances », non sans rappeler le côté religieux du tryptique. La vie de l’homme est un questionnement perpétuel et les réponses forment un arbre des possibles. On voit ici comment le réalisateur fait passer une réflexion philosophique de fond sur le sens de la vie grâce à la structure de la narration.

De manière plus pragmatique, le film est une illustration concrète de l’effet papillon : de petits actes peuvent avoir de grandes conséquences et le rôle du hasard est très important. Paradoxalement, le film montre comment le hasard laisse la possibilité de prendre des décisions et d’agir sur les éléments qui surviennent.

Enfin, on peut faire l’hypothèse que la première version est la vraie et que la deuxième n’est qu’une projection de l’esprit de Lola lorsqu’elle est en train de mourir. La troisième serait alors une projection de l’esprit de Manni lorsqu’il meurt  à l’intérieur même de la deuxième version. On a une double mise en abîme.

 

 

 

 

 

II) Une mise en scène très élaborée

La réalisation de ce film est étonnante, surprenante, et novatrice. Elle est adaptée à la nouvelle génération, la génération de l’image, du visuel, du zapping. En réponse à cette réalisation très particulière, le film sera souvent critiqué ; pourtant, la mise en scène soutient et amplifie à merveille la narration.

  • Des techniques filmiques très diverses

Chacune des techniques filmiques est utilisée dans des cas précis, et peut être interprétée avec une symbolique particulière. Cinq axes majeurs structurent la mise en scène :

Le format de clip vidéo (vidéo de qualité inférieure à la qualité habituelle) :

Utilisations : Ce procédé est utilisé pour les séquencesn’ayant pas  un lien direct avec l’un des deux personnages principaux. En revanche, la qualité de vidéo est bonne pour les scènes avec Lola ou Manni.

Interprétations : Ce procédé pourrait appuyer le fait que les destins de Mani et  Lola sont liés et que le couple est LE personnage principal. Les autres personnages paraissent alors comme négligés. Cela pourrait aussi donner une tonalité imaginaire à la scène, ou au contraire, un effet de réalisme, de proximité, d’authenticité. En effet, les images semblent plus « crus » avec une qualité inférieure.

La photographie:

Utilisations : La photographie est utilisée pour décrire ce qui concerne le futur, le « possible », le virtuel, notamment pour évoquer le destin des personnages secondaires (flash forwards).

Interprétations : Les photographies pourraient représenter les images mentales que n’importe quel spectateur pourraient concevoir en imaginant le futur d’un personnage secondaire rencontré par Lola. Elles permettent de mettre en évidence l’impact des détails sur les destins de chacun et d’appuyer l’importance de l’individu évoqué dans la narration.

Le dessin d’animation:

Utilisations : Les dessins d’animations sont utilisés lors des « génériques » de chaque partie : la séquence animée constitue le point de départ de l’action et sera déterminante pour la suite de chaque version (en fonction des obstacles rencontrés).

Interprétations : Ces séquences peuvent être vues comme une « transcription graphique » de l’effet papillon, appuyés par l’image de la spirale, récurrente.

Séquences de films aux couleurs particulières:

Utilisations :

–          Le noir et blanc est utilisé uniquement pour les flash-back évoqués par Manni ou Lola.

–          Les séquences filmées avec une lumière rouge correspondent aux scènes de transitions entre chacune des trois versions. Pendant celles-ci, la caméra est immobile et totalement spectatrice.

Interprétations : Ces scènes rougies peuvent être perçues comme les moments auxquels l’inconscient des personnages prend le dessus (Lola change de version en fonction de ses désirs, désirs qui sont issu de l’inconscient). Ces séquences refléteraient la devise de Lola «je refais le monde selon mes désirs ».

Techniques filmiques plus classiques comme la division de l’écran :

Interprétations : Cette technique date des années 70 et permet notamment de mettre en relief les deux personnages.

 

  • Les éléments de mise en scène permettent-ils de soutenir et d’amplifier la narration

Omniprésence de la fuite du temps :

Le temps qui passe dans le film correspond au temps réel. De plus, la présence d’horloge tout au long du film empêche le spectateur de se détacher de la course contre la montre. Une attention particulière a été portée sur les bruitages : on entend au début du film le bruit du déclenchement d’un chronomètre, chronomètre qui ne s’arrêtera pas jusqu’à la fin du film. Le rythme presque insoutenable permet lui aussi d’accentuer le fait que le temps passe (trop) vite.

La forme de « spirale » :

On peut relever à de nombreuses reprises la présence de spirales (dans la cabine téléphonique, en bas de l’escalier, la trajectoire de la caméra…). Cette spirale pourrait symboliser un éternel recommencement présent au sein de la narration, avec l’enchainement de plusieurs versions d’une même histoire.Cela illustre aussi le fait que les personnages sont emportés dans un tourbillon d’émotions-de décisions, d’imprévus- dont il est difficile de sortir.

Le rythme soutenu :

Les actions s’enchaînent sans arrêt, les plans de caméras se succèdent très rapidement, et Lola passe la majeure partie du film à courir : cela donne un effet clip vidéo (d’autant plus marqué par les passages en dessin animés).Le rythme est la première chose qui frappe le spectateur : il est marqué par une utilisation très efficace des techniques du clip vidéo, surtout dans les scènes où l’on voit Lola courir. La durée des plans, les accélérés et ralentis d’image, les trajectoires empruntées par la caméra ainsi que la division de l’écran contribuent à la mise en place de ce rythme presque insoutenable.

Couleurs et symbolisme :

–          Le rouge est associé à Lola. C’est une couleur dramatique.On le retrouve sur le téléphone,  sur l’ambulance, dans les cheveux de l’héroïne. Il indique les éléments qui font avancer l’héroïne dans sa quête, et sert rappels pour le spectateur. Les scènes  rougies entre chaque version peuvent indiquer qu’elles ne sont que des projections de l’imagination de Lola.

–          Le jaune est, quand à lui, associé à Manni. One le retrouve sur la cabine téléphonique,  sur le supermarché…  Il symbolise la latence du personnage, c’est-à-dire son côté plus passif par rapport à Lola qui court sans cesse.

 

Bande sonore du film

La bande sonore soutient à la fois  le rythme soutenu et  le suspense mis en place ; mais elle s’adapte aussi aux moments plus calmes (scènes rougies, hors du temps).

Franka Potente, l’actrice principale du film, chante dans plusieurs des pièces musicales du film mais ses paroles ne sont pas uniquement mélodiques. Il s’agit des pensées internes de Lola lorsque cette dernière court : c’est une série de pensées sans narration précise comme « Est-ce que j’ai verrouillée la porte de ma chambre ? J’ai faim… ». La compréhension de ces phrases est un ajout important à la pleine appréciation du film.

La musique de type « techno » est omni présente et à un volume relativement élevé.  Cette musique est caractéristique de Berlin et de l’Allemagne dans les années 90’, elle illustre un son moderne  de l’époque.

 

  • Pour résumer :

Finalement, ce rythme imposé au spectateur peut permettre d’éviter l’ennuie dû à la répétition, et de faire oublier au spectateur que l’histoire va recommencer et que l’on se trouve dans un système de boucle.

Les différentes techniques permettent de créer des séparations entre les personnages, les moments  et mettre en valeur les personnages principaux. Elle permet une hiérarchisation des personnages en fonction des moyens de tournage utilisés. Elle soutient ainsi clairement de nombreux éléments de la narration.

Le tournage est adapté à la nouvelle génération, tout en conservant tout de même un fond très travaillé. Tout ces effets techniques permettent de soutenir l’attention du spectateur et évitent le risque d’une répétition ennuyeuse des événements. Ce film est un pari risqué pour le réalisateur.

III. Réflexion sur le terme œuvre d’art et liens avec d’autres œuvres

  • De quoi le réalisateur a pu s’inspirer ?

Le personnage de Lola,  image d’une femme qui court pour sauver son amant, a pu être inspiré par le film  L’ange bleu mais également par Lara Croft, héroine du jeu vidéo Tomb Raider. En effe, Lola court toujours sans se fatiguer par exemple. De plus, Lola semble avoir trois « vies », trois chances pour accomplir sa mission. Le réalisateur avait en effet la volonté de faire un film moderne utilisant la technologie mais avec une réflexion philosophique ancienne.

  •  Mise en relation avec d’autres films

Tout d’abord, on voit un lien fort avec L’effet papillon, pour l’aspect « un petit détail engendre de grandes conséquences ».  Pourtant, Lola rennt n’est pas un film à grand spectacle mais plutôt un film d’auteur, court, qui illustre de manière très décalée et étrange le concept.

On peut également rapprocher l’œuvre des films Elephant et Collision pour l’importance accordée aux destins singuliers, aux détails, de façon isolée, parfois au détriment de l’intrigue globale. On comprend seulement à la fin que les destins isolés des personnages sont mêlés les uns aux autres.

Enfin, on peut voir une référence à Bonnie and Clyde(1976) pour le braquage du supermarché dans la première version.

On peut également faire de nombreux autres liens avec des films différents, tant les thèmes et la structure de Lola rennt prêtent à discussion.

  •  En quoi ce film est une oeuvre d’art ?:

Le réalisateur a utilisé de nombreux outils technologiques à sa disposition : chaque type de réalisation (dessin animé, format vidéo, photographie…) est choisi pour revêtir une symbolique particulière. On peut ainsi dire que ce film constitue une œuvre d’art car il pose la question «  comment faire ressentir au spectateur toute l’intensité de la narration ? ». Mise en scène et narration sont étroitement liées.

  • Une importance particulière est portée au détail et la réalisation est très soignée et recherchée. Elle relève d’un travail d’artiste. Peut-être même des détails parfois trop marqués ?
  • Ce film, en plus d’être très travaillé techniquement, provoque des émotions et ne laisse pas indifférent. On ne peut pas rester stoïque par rapport à ce film. Il invite à la fois à la réflexion sur les possibles et à la contemplation de ce qui est.
  • Cet œuvre est universelle car elle suscite de multiples interprétations et s’adresse de cette façon à n’importe quel spectateur, comme chaque personnage du film pourrait avoir un destin radicalement différent. La portée va au-delà de l’individu. N’importe quel personnage pourrait être acteur principal.
  • On peut distinguer trois niveaux de lecture : une histoire, un film (avec la réalisation), et une réflexion philosophique de la même façon qu’une peinture peut symboliser un fait, l’illustrer par la technique et provoquer chez le spectateur une réflexion.
  • Réflexion sur le terme esthétique : une œuvre esthétique n’est pas forcément quelque chose de beau mais quelque chose d’harmonieux (ici les formats vidéo ne permettent par exemple pas un beau rendu d’image mais pourtant leur utilisation est ).
  • Pari risqué…mais réussi ?

Les reproches :

–          Réalisation trop « clipesque » : l’essentiel de l’histoire tient en 35 minutes environ.

–          Musique peut être agaçante et omniprésente

–          Pas assez de développements face à la simplicité d’un concept trop envahissant, trop d’importance au détail

–          C’est un film qui se repose complètement sur son concept, mais les évolutions/modulations de ce concept sont trop minimes pour que le spectateur soit autant scotché dans le dernier tiers que dans le premier

Les avis positifs :

–          Film travaillé autant sur le fond que sur la forme

–          Articulation qui permet d’éviter l’ennui et qui rend cette histoire répétitive captivante

–          C’est un film qui peut être regardé plusieurs fois, tant il y a de détails à noter

–          Film accessible à tous types de publique, car il propose plusieurs niveau de compréhension et d’interprétation

–          Film original, qui sort de l’ordinaire

Selon nous,  Tom Tykwer a réussi son pari.

Le mot de la fin

« Un film sur les possibilités de la vie, pour moi, c’est aussi forcément un film sur les possibilités du cinéma », a dit Tom Tykwer dans une interview sur son film. Le réalisateur explore ainsi toutes les possibilités que ce soit du point de vue de la narration, du point de vue des techniques utilisées mais également au niveau des personnages, de leurs histoires, et des questions philosophiques générales soulevées par le film.

Solène Kojtych et Clarisse Veron

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