La Mot-duze et le « cyborg sensible »

La Mot-duze

Une incarnation numérique du biologique

Au dela du jeu de mots

Avant de se retrouver comme composant de l’exposition Ro[bots] à l’Espace Jean Legendre de Compiègne, la Mot-duze a fait partie d’un spectacle multimédia réalisé par Mael Le Mée. Rappelons grossièrement que l’idée de concept est de représenter, mettre en forme, une méduse à l’aide de simples mots dactylographiés. C’est en ça que le terme « Mot-duze » prend donc tout son sens. Cependant, au-delà de son jeu de mots nominal, cette œuvre soulève en nous quelques réflexions. Mais avant tout, arrêtons-nous tout d’abord sur un concept que Donna Haraway développé dans une conférence qu’elle a donnée à Paris, celui de la composition. Afin de l’illustrer, elle a pris pour exemple le duo qu’elle forme avec son chien « Cayenne » au côté duquel elle participe à des concours de dressage canin. Elle explique brièvement que ce duo inter-espèces s’est construit autour de certaines règles de fonctionnement qui impliquent plus ou moins de contraintes et de prise de risque de la part de chacun des partis. Il a fallu trouver des façons de communiquer, de se faire comprendre l’un l’autre afin de d’atteindre un but commun. C’est cette entité (ce duo) que Donna Haraway qualifie de « composition ». Nous utiliserons cette notion plus tard au sein de ce commentaire.

 « Une méduse virtuelle »

Remarquons, avant tout, que l’entité représentée n’est autre qu’une méduse, un animal biologique que l’on retrouve dans tous nos océans. Mais comment cela nous est-il apparu ? Grâce à son nom et au décryptage du jeu de mots qu’il représente ? A sa forme ?

La Mot-duze

Il est possible de se rendre compte que la Mot-duze n’était autre qu’une méduse au moment où nos yeux se posent sur elle. Non pas grâce à son nom, mais grâce à son image qui nous renvoie vers l’être biologique que nous connaissons. A partir de cet instant, la Mot-duze dépasse le simple amas de mots mouvants qu’elle est pour devenir, à nos yeux, un être vivant numérique. Mais qui possède en réalité bien des limites.

Un balai interactif mais limité

A l’instar de Donna Haraway et de son chien Cayenne, l’utilisateur de l’œuvre qui nous intéresse ici se retrouve confronté à une situation similaire : un moyen d’interagir avec la méduse lui est connu (la souris) (resp. la voix et les gestes pour Donna et son chien) et il attend quelque chose de sa part – ici, qu’elle se déplace et réagisse / danse comme il le souhaite (resp. que Cayenne exécute le parcours d’obstacles). Cependant, la « composition » (au sens de Donna) entre elle et son chien demande plus d’investissement que celle qui se crée entre l’utilisateur de l’œuvre et la Mot-duze. En effet, les réactions de Cayenne ne sont pas certaines – car il s’agit d’un être vivant biologique possédant sa propre personnalité et qui peut encore évoluer – alors que celles de la méduse sont figées car elle n’est un robot (mais dépourvu de mécatronique). Ceci vient violemment contrer l’impression première de vie que l’on peut avoir en découvrant la Mot-duze. C’est à partir de cette réflexion que l’on peut se rendre compte de la rigidité du numérique et de l’informatique et de leur inflexibilité. Ces caractéristiques ne se retrouvent pas uniquement dans l’œuvre de Meil Le Mée mais également au sein de certaines autres qui ont composé l’exposition.

Une inflexibilite generale

Si l’on étend les dernières réflexions au reste de l’exposition, on peut réaliser – que ce soit autour des deux œuvres de conversation entre un utilisateur et une intelligence artificielle ou autour du chient robotisé – que plus la technique (alliée à la technologie) essaye d’imiter la vie, moins elle y parvient. Cadre interactif d'une cyborg En effet, les cadres photos, interactifs ou non, ne mettent pas en œuvre de grands moyens techniques afin de simuler la vie et c’est peut-être par le biais de ces cadres que l’impression de vie se fait la plus forte car ce sont pour la plus part des cyborgs qui sont représentés (femme au papillon, femme à la main levée, chien biomécanique, etc.). La dimension biologique est directement présente devant nos yeux contrairement aux autres œuvres. Par exemple, l’impression de vie face à certains cadres interactifs fut plus forte que face aux œuvres de conversation Homme-IA ou encore face au robot-chien articulé. Discussion avec une IA Si l’on s’intéresse aux œuvres concernant le dialogue entre un humain et une machine, on se rend rapidement compte de l’absurdité de ceux-ci, ce qui décrédibilise complètement l’idée qu’une personne vivante communique avec l’utilisateur. Si l’on considère la vie comme une œuvre d’art – de la nature – et que l’on met ce fait en corrélation avec le fait que l’évolution de la technique et de la technologie améliore la qualité des reproductions artistiques – pour parfois même dépasser l’originale – on arrive à un paradoxe. Celui pointe du doigt le fait que la vie est l’œuvre la plus difficile à reproduire, même avec nos moyens d’aujourd’hui. Il va encore falloir attendre que la technique évolue avant de pouvoir parler de réelle impression de vie en ce qui concerne les robots. Finalement, au sein de cette exposition, plus une œuvre comportait de technique ou de technologie, plus il y avait de contraintes autour d’elle et, naturellement, moins l’impression de vie ressentie était forte.

La sensibilite à l’impression de vie

Il est intéressant de considérer le fait suivant : un cyborg est un être issu de la composition (au sens propre comme à celui de Donna Haraway) de la technologie et de la biologie alors qu’un robot n’est constitué que de technologie. Cependant, qui dit biologie, dit vie. Qui dit vie, dit biologie. Cela signifie-t-il que – face à un robot – lorsqu’une impression de vie s’empare de nous, une dimension biologique apparait ? Concrètement, non. Mais, dans certains cas, l’impression de vie pourrait être si forte que la dimension biologique à laquelle elle fait appelle ne pourrait être ignorée et serait émulée par notre esprit. Un robot pourrait donc, au travers des appréciations les plus sensibles, être considéré comme un cyborg ou un « cyborg sensible ». Ainsi, chacun aurait sa propre frontière robot-cyborg et c’est cette dimension biologique imaginaire que l’on appellerait « impression de vie » chez un robot.

Constance DUNCAN
Maxime DARAGON

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