Nicolas Evrard

 

           L’exposition Ro[bots] ainsi que la conférence entre Bruno Latour, Donna Haraway et Isabelle Stengers portent sur la définition de du robot et de son lien avec l’Homme et la technologie. Il s’agira donc ici de mettre en perspective les œuvres de l’exposition avec une partie de la conférence qui nous intéresse plus particulièrement : celle de Donna Haraway concernant le « Manifeste cyborg ». En effet, il s’agit pour l’auteur d’expliquer à travers cette œuvre comment la machine et l’organisme cyborg déconstruit un lien pourtant naturel entre le monde naturel du corps humain et les idées qui ont été construites autour de celui-ci.

             L’objet de cette dissertation sera dans un premier temps de comprendre la notion de cyborg telle qu’elle est représentée par les différentes œuvres de l’exposition et dans un second temps de voir en quoi le cyborg pourrait s’apparenter à un nouveau genre.

 

             Qu’est-ce qu’un robot ? Il s’agit selon moi du fil directeur de l’exposition Ro[bots]. La première chose qui a marqué mon attention était la diversité des supports présents lors de l’exposition autour d’un seul et même thème. En effet, on retrouve à travers toutes ses œuvres la version du robot selon la vision d’un artiste. Le robot est ici traité comme une technologie, une technologie construite mais qui s’inspire profondément de l’Homme. Zaven Paré dans Le robots et la pomme ainsi Robots semble concevoir le robot comme un amas de technologies dont la finalité est la ressemblance physique à l’Homme. Au contraire, Agnès de Cayeux dans le dispositif que représente Alissa semble mettre en avant la capacité de dialogue avec l’Homme ainsi que sa capacité à tenir un discours, à analyser les propos et à donner du sens aux paroles. Taprik dans Les premiers signes d’une métamorphose montre que son robot peut lui aussi reconnaître les visages comme le ferait n’importe quel être humain. La présence d’un Apple II est aussi là pour nous rappeler que le robot est une machine dotée d’intelligence à la différence que celle-ci est appelée puissance de calcul due à sa construction algorithmique. La mémoire est une caractéristique du robot qui est mise en avant par le livre d’Albertine Meunier, My Google search history qui regroupe l’ensemble des recherches faites par une personne sur internet. La sensation et le touché sont visible de le dispositif reconstituant la météo à une date précise ainsi que dans les deux tableaux qui se mettent en mouvement que par le touché. France Cadet avec Antilope semble avoir doté sa création de conscience et des sentiments. En effet, à chacun de nos mouvements le buste du robot s’anime et semble réagir à nos émotions. A travers l’ensemble de ces œuvres les artistes semblent concevoir le robot comme une imitation des capacités humaines. Ces artefacts de conscience, de mémoire, de sentiments rapprochent ces robots du « bios » propre au monde des organismes  capables de vivre leur vie propre. Ils peuvent donc être qualifiés de cyborgs.

             L’identité des cyborgs semble donc profondément liée à celle de l’Homme. L’Homme semble constituer un modèle pour les cyborgs. Le développement du cyborg doit donc être vu à travers la reproductibilité de ce qui constitue le genre humain. La problématique d’existence du cyborg semble prendre sens à travers les dualismes propres à l’espèce humaine. En effet, comment comprendre la question du vrai/faux ? Ces dualismes doivent donc être transposables aux cyborgs. Pour le vrai et le faux la structure algorithmique et binaire du cyborg permet de prendre en compte la question. La question de la définition du soi et de l’autre est en revanche plus compliquée mais pourrait être prise en compte via une multitude de capteurs sur la « peau » du cyborg et inventaire des composants constituant le cyborg. La question de l’esprit et du corps a-t-elle un sens chez le cyborg ? Cette question apporte un point de vue nouveau qur la question de l’organisme par rapport à la technologie et pose ainsi des questions bien plus profondes. L’esprit peut-il être assimilé au programme ? Le libre arbitre qui est propre à l’esprit peut-il être inclut dans le programme ?

             Le cyborg conçut comme l’invention d’un artefact du genre humain à visée utopiste (faire comme l’Homme voire le surpasser) semble limité par le concept de libre arbitre. En effet, si la finalité de « l’être cyborg » et l’imitation de l’Homme comment traiter la notion de vie ou de mémoire ? Dans la conférence, Donna Haraway définit la notion de vie, de mémoire et génération comme des concepts propres aux Hommes. Il s’agit selon elle de notre capacité à narrer des évènements, à connaître un cercle de personnes dans un cadre limité qui est la durée de vie. Le concept de génération est selon elle la capacité d’un groupe de personnes à marquer son territoire durant leur vie. Le cyborg semble encore éloigné de ces concepts même si avec le temps des algorithmes toujours plus complexes sont créés afin de donner « plus de vie » au cyborg. Même si  le dispositif que constitue Alissa semble être doté de conscience et de mémoire on reste toujours perplexe quant au « soi » du cyborg. Pourquoi m’a-t-il posé telle question ? Comment le cyborg a-t-il été amené à choisir sa question ? Pourquoi s’intéresse t il à ma vie et à mes préoccupations ? Le cyborg apporte un point de vue nouveau sur le genre Humain et nous pousse à nous questionner sur des questions qui semblent pourtant triviales telles  que les liens entretenus entre deux personnes. Pourrait-on en effet un jour se lier d’amitié avec un système de reconnaissance vocal. C’est pourtant l’objet du film Her qui semble voir dans le future des cyborg dotés de sentiments similaires aux Hommes. L’absence notion de « reproduction naturelle » chez les cyborg semble éloigner un peu plus le cyborg de l’Homme qui est pourtant à la base du processus de création et d’innovation du cyborg. Le cyborg devrait donc être redéfini, non comme un artefact de l’Homme à visée utopiste mais plutôt comme un être non humains mais pas inhumain. On peut alors se demander si cette définition ne nous conduit pas à définir le genre cyborg comme un troisième genre.

 

             Si le genre cyborgien n’est pas ancré dans la nature cela permet de sortir du dualisme pour se positionner hors champ. La nature de la relation entre le genre Humain et Cyborgien est alors différent. L’Homme semble en effet exercer une domination matérielle sur le cyborg car celui-ci a été engendré par l’Homme. Le genre cyborgien n’aurait pu se créer de lui-même. L’œuvre Les dessous de LHOOQ d’Albertine Meunier le prouve. Tout comme son prédécesseur qui a modifié la Joconde, l’artiste réussi elle à modifier le cyborg Google pour qu’il catégorise l’œuvre comme « Net Art ». L’artiste montre ainsi sa domination sur Google. Le cyborg en revanche semble exercer une domination idéelle sur l’Homme qui voit en lui une création d’ordre utopiste. En effet, comme le signal Anna Haraway les êtres humains constituent le cyborg et c’est peut-être cela qui fascine les Hommes : la capacité d’engendrer un cyborg destiné à une vie quasi-éternelle. L’ensemble des cyborgs observés lors de l’exposition semblent s’inscrire dans la notion d’espèce compagne évoquée par Anna Haraway lors de la conférence. Le cyborg est alors une espèce faisant partie de notre environnement avec laquelle on peut mener une partie de notre vie et qu’on considère avec respect.

             L’Homme et le cyborg entrent alors dans le jeu du « Becoming with ». En effet, il y a un transfert d’information entre les deux et ils inventent ensemble quelque chose qu’ils ne pourraient faire individuellement, naturellement. L’ordinateur et l’Homme, tout comme Google et l’utilisateur on pour but de coopérer afin d’atteindre des objectifs. L’Apple II et le livre My Google search history en sont le parfait exemple. Il y a donc une nécessité à apprendre à communiquer avec l’autre espèce.

             A travers sa citation « I would rather be a Cyborg than a Goddess », Donna Haraway explique qu’il faut mieux être autre pour se détacher du monisme que représente l’espèce humaine. Etre une déesse est selon elle, être puissant et illusion au milieu des Hommes. Elle prône donc pour un genre cyborgien détaché de l’espèce humaine même ses limites s’en retrouvent moins nettes.

 

             Pour conclure l’exposition Ro[bots] ainsi que la conférence de Donna Haraway nous a mené à réfléchir sur la définition même du robot. Celui-ci semble à première vue prendre sens à travers une imitation des capacités de l’Homme afin d’être un artefact utopiste de l’être humain. Mais celui-ci semble limité par certaines notions comme le libre arbitre ainsi que la reproduction le distinguant alors de l’espèce humaine. Cela nous a alors mené à réfléchir sur la nature des relations entretenues entre les deux espèces. Tout d’abord, rapports déséquilibrés par une domination matérielle et idéelle, nous nous sommes ensuite penché sur la nature du « becoming with » entretenu entre l’Homme et le Cyborg qui pousse le genre cyborg à se détacher du genre humain.

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