« 3 … 2 … 1 … ZERO » – La musique illogique ?

Lien vers l’album : 3 … 2 … 1 … ZERO !

« 3 … 2 … 1 … ZERO » ! C’est parti pour cette expérience musicale formée de 5 morceaux dont le premier « Two For Marion », divisé en deux parties d’environ 10min, regorge de points de départs pour débattre sur la définition même de l’art.

Enregistré à la fin de l’année 96 puis pressé sur vinyle par la formation américaine 13 Gauge (les guitaristes auront compris la référence), ce morceau brise totalement les codes classiques de la musique, s’approchant des musiques dites libres et complètement improvisées. Cette œuvre arrive donc bien après l’essor des « free improvisations« , développée grâce au « free Jazz » dans les années 50/60, et en même temps que la diffusion de l’Avant-Garde à d’autres styles musicaux, comme le Metal.

Exemple de Free Jazz :

Exemple d’Avant-Garde Metal :

Revenons à 13 Gauge! Bien que l’on ait du mal à discerner tous les instruments, et c’est ce qui fait en partie la force de ce morceau, le groupe est formé de 3 multi-instrumentistes :

  • Aaron Mullan à la guitare, au piano et au violon
  • George Moore à la basse, la guitare, la flute à bec, au mixage et au violon
  • Dieter Henkel à la batterie, la trompette, la guitare et au piano

Des noms très peu connus donc, comme beaucoup de la scène de la musique improvisée.

J’ai découvert ce morceau sur le site Ubuweb, référençant de nombreuses œuvres contemporaines. J’ai été tout d’abord surpris, m’attendant à quelque chose de « carré » avec un rythme et/ou une harmonie classique. J’ai donc attendu que ce que j’imaginais comme l’introduction d’un morceau jazzy se finisse … en vain ! Au bout de 20 secondes, j’ai compris ce que je devrai endurer les 10 prochaines minutes, et j’ai été pris d’un énorme fou rire en découvrant ce détournement d’instruments que j’ai l’habitude d’écouter et de pratiquer, ici placés dans des configurations très exotiques ! Passée la phase de découverte, je me suis mis à écouter, ce que je vous incite à faire, et j’ai pu entrevoir l’intérêt d’une telle œuvre, le « Pourquoi » !

« Pourquoi ? » : Une fois que l’auditeur ose poser la question et que certains éléments de réponses viennent à lui, la seconde question doit être immédiate : « Comment ? ». Après avoir répondu à cette question, nous sommes plus à même d’apprécier le morceau, ou si nous sommes toujours réticents, à comprendre pourquoi cette œuvre nous répulse.

Dès les premières secondes, nous sommes transportés dans un univers artistique très loin de nos accoutumances. La musique étant aujourd’hui, dans ses formes les plus simples, largement diffusée, il est difficile pour beaucoup d’écouter – et non pas entendre ! – toute l’œuvre. Principalement car nous avons l’habitude d’apprécier les éléments régis par les codes classiques de la musique qui nous permettent de retrouver nos marques tout au long de l’écoute, de prévoir, de ressentir du rythme et des sonorités qui nous paraissent naturelles, etc … Pour bien apprécier cette œuvre, il faut en effet aller au dela de la musique et des sons, ceux-ci n’étant qu’un pretexte pour exprimer une forme de liberté, afin de se focaliser sur l’intérêt. Ainsi, le but des artistes n’est certainement pas de nous faire aimer cette musique, mais de nous faire réflechir sur les démarches de création musicale.

Si vous avez réussi à tout écouter, vous serez certainement, comme moi, face à une énorme problématique : Est-ce complètement aléatoire (du « bordel » comme on serait tenté de l’appeler), ou y a-t-il une pointe de raison ? A première vue, les sons et rythmes sont aléatoires et ne suivent aucun code harmonique, mais la psychologie humaine des musiciens les trahit si l’on écoute avec suffisamment de recul. En effet, il y a tout de même une structure qui se forme à travers les entrées et sorties des instruments et des nuances tantôt forte tantôt piano. Pour ceux qui ont déjà participé à une Jam Session, c’est un élément que l’on retrouve souvent : la structure des morceaux change dynamiquement alors que personne ne se concerte. Ainsi, contrairement aux musiques « habituelles », ce ne sont pas les règles de l’harmonie qui bornent ici les notes à jouer, mais plutôt la psychologie groupée de la formation. Cette simple observation nous permet déjà de qualifier ce morceau d’œuvre : on sent qu’il y a bien volonté de faire quelque chose de construit de manière macroscopique.

Il est également intéressant de remarquer que, même si le morceau nous paraît sans logique, les musiciens ont l’air de savoir ce qu’ils font. Vous avez déjà entendu un enfant taper sur une batterie, mettre ses doigts sur une guitare ou souffler dans une flute ? Avouez que ça n’a rien à voir ! Ici, il est clair que les musiciens connaissent assez leurs instruments pour effectuer les mariages sonores qu’ils souhaitent et qu’ils jugent adéquats dans ces situations. Rappelez-vous que nous sommes ici dans un contexte de liberté de jeu, mais cette liberté ne permet pas d’inventer sur le coup de nouveaux modes de jeu, elle permet seulement de choisir parmi les techniques que le musicien connait. Ainsi, la connaissance de l’instrument assure une liberté de choix d’autant plus riche, ce qui facilite l’improvisation pour de telles oeuvres.

Certains passages font d’ailleurs penser à Color, œuvre d’electro-acoustique expérimentale, du compositeur français de DalbavieColor a été composée comme expérience pour tenter de réaliser les effets electroniques, comme la reverberation, l’echo ou le filtrage, à l’aide d’instruments acoustiques. Il n’est pas impossible que cet objectif ait également été suivi par 13 Gauge. En effet, tous les instruments sont utilisés dans des configurations et des modes de jeu qui ne sont pas habituels. Par exemple, la flute à bec jouant sur les harmoniques et le souffle ressemble à s’y méprendre à une guitare éléctrique mal branchée ou a des perturbations électroniques, la guitare quant à elle pouvant parfois immiter la voix humaine ou le bruit du vent.

Ainsi, de la même manière que nos yeux voient des formes en regardant les nuages, nos oreilles tentent de se rapprocher de quelque chose qu’elles connaissent, quitte à faire des amalgammes ou à considérer l’œuvre comme un bruit de fond. Il est néanmoins nécessaire de se demander si la volonté de jouer sur les perceptions microscopiques, via le jeu sonore des instruments, et macroscopiques, via l’impression que la structure du morceau est logique, était réflechie ou n’est qu’une simple coincidence, auquel cas la dimension artistique et expérimentale perd un petit peu plus de son sens. Mais du moment que nous, simples auditeurs loin du contexte de création, nous posons les bonnes questions concernant l’Art de manière générale, n’y a-t-il pas déjà quelques objectifs accomplis ?

Nous avons à travers ces derniers paragraphes explicité certaines des interventions créatrices de l’Homme, c’est donc bien de l’Art. Mais pouvons-nous considérer ceci comme de la musique, ou faut-il le ranger dans la catégorie des bruits et sons que notre cerveau met de côté ou tente de s’accrocher du mieux qu’il peut ? La réponse dépendra de la sensibilité du lecteur vis à vis de cette oeuvre.

J’ai l’espoir que cette improvisation ait tout de même eu un fil directeur et que les jeux sur les sonorités ne soient pas que de simples jeux de mon esprit. Ainsi, pour moi, cette création agence bien des éléments sonores pour former un tout avec une certaine logique, c’est donc bien de la musique. Elle est plus dotée d’une dimension philosophique qui nous oblige à nous questionner sur la définition de l’Art que chacun saura apprécier.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :