Entr’acte, René Clair

 

Entr’acte correspond à la première intervention du cinéma dans un spectacle de danse. Ce fait est d’autant plus marquant qu’il coïncide avec une période pré-surréaliste et donc très novatrice pour l’époque de diffusion.

Entr’acte est ce que nous pouvons appeler un film. Il a été réalisé par René Clair pour l’entracte du ballet dadaïste Relâche de Francis Picabia et Jean Börlin. Prévu à l’origine pour le 27 Novembre 1924, il sera en fait diffusé le 4 décembre 1924 au Théâtre des Champs-Elysées lors de la représentation du ballet, par les Ballets Suédois. Le film se veut donc dadaïste. Il s’agit d’ailleurs peut-être même du seul film dadaïste du cinéma, tout en étant pré-surréaliste et rendant hommage aux films burlesques de l’époque. On peut parler ici d’avant-garde du cinéma contemporain.

Découvert grâce à UbuRoulette, j’ai été stupéfait par cette œuvre. Connaissant le mouvement dada surtout au travers de l’art « physique » avec Marcel Duchamp ou Sophie Taeuber-Arp par exemple, j’ai pu apercevoir, grâce à Entracte, comment le mouvement peut se traduire à l’écran. C’est pour cette unicité que ce travail est particulièrement appréciable.

Avant tout, je vais tenter d’expliquer brièvement en quoi consiste le dadaïsme. Ce non-mouvement correspond à l’époque pré-surréaliste, il est apparu durant la première guerre mondiale, en quelque sorte pour la rejeter, pour s’achever au début des années 1920. Il se veut négationniste en politique comme en art, en pratiquant l’absurde comme la dérision sans forcément de cohérence au sein de même l’œuvre mais également sans cohérence avec son environnement. En définitive, il s’agit tout naturellement d’une remise en cause de toute idéologie, esthétique, politique voire éthique.

En ce qui concerne Relâche, le chorégraphe Jean Börlin a voulu prendre le contre-pied du ballet traditionnel : le public est éclairé et c’est le ballet est constitué d’improvisation.

 

Ballet Relâche

 

Durant l’entracte du ballet est diffusé l’œuvre de René Clair, il s’agit d’ailleurs de son premier film. Il lui a été commandé par Francis Picabia au travers d’une note où il lui indique ses désirs et les éléments devant y figurer. René Clair se sert donc de celle-ci comme fil directeur et brode autour afin d’écrire le scénario définitif. Pour mettre en musique le film, René Clair fait appel à Erik Satie – qui met déjà en musique le ballet. Ce dernier compose, en un temps, la musique du film en suivant exactement la cadence des images du film muet.

Ce travail engendre donc un film d’une vingtaine de minutes constitué d’une suite d’images surréalistes et est nettement divisé en deux : la première partie fait référence au théâtre des Champs-Élysées puisque tournée à ses abords, tandis que la seconde montre un enterrement et la poursuite folle du corbillard qui en découle.

Ce film, de mon point de vue génial et totalement novateur, met en scène de manière tantôt drôle, tantôt émouvante ou même parfois provoquante, de nombreux contenus à un rythme effréné. Ces éléments sont parfois facilement identifiables tandis que d’autres tiennent de l’abstrait.

Plutôt que de citer toutes les séquences apparaissant dans le film, je vais me contenter de mentionner celles comportant des références à d’autres œuvres. Pour commencer, la partie d’échec entre Man Ray et Marcel Duchamp se termine grâce à l’un des premiers gags cinématographiques : l’arroseur arrosé des Frères Lumière. Une autre scène montre des figurines faites à partir de ballons de baudruche qui se gonflent avant d’être décapitées, ce qui n’est pas sans rappeler à L’Homme à la tête en caoutchouc de Georges Méliès où une tête se fait gonfler avec un soufflet. Autre évocation au travail de Georges Méliès, la scène de fin avec le mot FIN retourné à grands coups pieds par un magicien n’est pas sans rappeler les effets-spéciaux du film Les Affiches en goguette.

 

 

 

 

Nous pouvons relier cette œuvre de René Clair à celles de son contemporain Max Ernst dont Le Rossignol Chinois de 1920 corrobore bien avec cette idée car l’artiste cherche, grâce à un photomontage, à dénoncer la guerre. Nous voyons une bombe en arrière-plan, et pour promouvoir la liberté, un simulacre d’oiseau est au premier plan.

 

Max Ernst. Le Rossignol Chinois,1920

 

Certains artistes travaillent encore de la même manière que Max Ernst actuellement, c’est le cas de Joe Webb qui a chassé Photoshop au profit de ses deux mains et de la colle.

 

Exemple de photomontage réalisé par Joe Webb, 2012

 

En musique, nous retrouvons également cette idée d’assemblement d’éléments n’allant pas nécessairement ensembles mais formant en définitive une œuvre. Prenons par exemple le cas du titre Atom Heart Mother – Father’s Shout – Breast Milky – Mother Fore – Funky Dung – Mind Your Throats Please – Remergence que les Pink Floyd ont sorti sur leur album Atom Heart Mother en 1970. Nous avons une cohésion générale du titre mais la cohérence n’est pas visible au travers des parties du morceau car il s’agit presque d’un agglomérat de sons de provenances diverses. Pourtant, nous nous retrouvons avec une musique vraiment singulière et agréable.

 

 

Plus récemment, une publicité de Romain Gavras me rappelle quelque peu ce film. Il s’agit d’Adidas Is All In de 2011 où le réalisateur enchaîne de manière très hachée un grand nombre de plans dont émanent des émotions différentes selon les images dévoilées – et selon la personne regardant la vidéo naturellement. Cette campagne publicitaire visait à montrer l’investissement de la marque aussi bien dans la culture urbaine, que dans la mode ou le sport.

 

 

Ces différentes œuvres sont toutes reliées par un même objectif : on peut parler de collage d’éléments dans le but de créer des émotions chez le public.

A l’issue de ces recherches, je peux dire que j’ai réussi à tisser des liens entre différentes œuvres que je ne pensais pas pouvoir regrouper un jour.

En ce qui concerne le film en lui-même, je peux dire que la vingtaine de minutes est d’une modernité incroyable où l’on fait appel à notre sensibilité. L’alliance entre le scénario de Picabia, la réalisation de Clair et la musique de Satie crée un redoutable foisonnement d’idées aussi drôles que poétiques. De plus, Entr’acte forme une sorte de condensé de tout ce qui était possible de faire dans le cinéma avec les moyens de l’époque : il y a des ralentis, des fondus enchaînés, des différents cadrages et même quelques effets spéciaux… On est donc en mesure de se demander pourquoi le dadaïsme au cinéma n’a pas été plus exploité alors que le burlesque surréaliste a foisonné dans les années suivant ce film.

Romain D

 

Sources

http://www.ubu.com/film/clair_entracte.html

http://www.moma.org/collection/object.php?object_id=91485

http://www.iletaitunefoislecinema.com/chronique/5731/entracte-1924

http://www.telerama.fr/cinema/films/entr-acte,51347,critique.php

Théâtre et cinéma années vingt: une quête de la modernité, Volume 1, Claudine Amiard-Chevrel (sur Google Books)

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