La machine peut-elle être créative et/ou artistique ?

L’oeuvre, ainsi que ses caractères créatif et artistique, sont des concepts philosophiques dont les définitions changent au gré des avancées culturelles et technologiques. L’un des derniers bouleversements concerne le domaine de l’Intelligence Artificielle, discipline qui s’est développée dès l’avènement de l’informatique après la seconde guerre mondiale. Au cours de ces dernières décennies, les machines sont devenues si puissantes, rapides, et simples d’accès que des programmes qui apparaissent “intelligents” ont pu voir le jour. Elles nous ont battus dans plusieurs domaines : le calcul, l’organisation ou l’optimisation; mais l’Homme a toujours délimité un domaine sacré qu’aucun appareil ne devrait jamais pouvoir fouler : celui de l’Art. Bien qu’il ne le comprenne pas lui même, il est persuadé que cette forme de création lui est réservée car insaisissable par un ordinateur. Et pourtant, la discipline toujours grandissante de l’Informatique invite à chaque instant à se questionner sur les fondements même de cette supposition.

Petit tour d’horizon

Si vous pensez qu’il est aisé de différencier une production d’un ordinateur de celle d’un être humain, détrompez-vous. Lors de notre exposé, nous avons réalisé un “test de Turing”, qui consiste à tester les capacités d’un ordinateur à imiter l’être humain. Nous avons montré aux étudiants plusieurs oeuvres, certaines étant faites par ordinateur, d’autres par l’Homme. Les étudiants n’étaient pas unanimement d’accord sur la paternité d’une oeuvre. Voici quelques exemples d’oeuvres réalisées par des programmes informatiques.

Musique

Dans le domaine de la musique, les programmes les plus célèbres sont ceux de David Cope, éminent compositeur et professeur de musique américain né en 1941. En 1980, on lui demanda d’écrire un opéra, mais son inspiration le lâcha soudainement. Il décida de se tourner vers l’Intelligence Artificielle pour résoudre ce problème. Après quelques années d’apprentissage de l’informatique et de développement, il créa Emmy (de EMI : Experiments in Musical Intelligence). Ce programme a composé de nombreuses productions musicales en suivant le style d’oeuvres précédemment écrites. Son fonctionnement se décrit en trois étapes :

  • Emmy déconstruit un corpus d’oeuvres musicales en petites parties pertinentes;
  • Puis elle généralise le style en déterminant les caractéristiques clées des échantillons;
  • Enfin, elle applique et arrange ces caractéristiques afin de créer un morceau original.

Par exemple, donnez lui des nocturnes de Chopin, et elle pourra en réaliser une nouvelle :

Qui ressemble à s’y méprendre à celle-ci :

Vous pouvez visiter la chaine Youtube de David Cope pour d’autres musiques. 

En 1987, certaines productions d’Emmy sont jouées en concert sous la forme d’un test de Turing, et les auditeurs ne furent pas en mesure de déterminer qui était l’auteur. Dans une interview, Cope raconte qu’un amoureux de la musique qualifia les morceaux générés de “plus grande expérience musicale de toute sa vie”; et que quelques mois plus tard, lorsqu’il apprit la supercherie, retourna sa veste en déclarant “cette musique est bien belle mais il n’est pas compliqué de comprendre qu’elle a été faite par un ordinateur !”.

Comme vous pouvez l’imaginer, David Cope a été fortement critiquée par ses contemporains pour sa banalisation de la musique. Il explique qu’il ne faut absolument pas sacraliser la musique car “Personne n’est original, nous sommes ce que nous mangeons, et en musique, nous sommes ce que nous écoutons. Nous ne faisons que regarder ce qui a déjà été fait et qu’écouter de la musique. Tout le monde copie sur tout le monde. La véritable compétence est dans la largeur des fragments copiés et dans l’élégance de leur réagencement.”.

Pour Cope, Emmy n’est qu’un outil permettant d’éviter ces pannes d’inspiration, et à aucun moment ce programme n’est artistique, il dit  “Si je creuse un trou avec une pelle, allez-vous dire que c’est la pelle qui a creusé le trou ?”. Néanmoins, Cope est persuadé que ses programmes sont dotés de capacités créatives.

Emmy est considéré comme étant l’un des plus impressionnants programmes de génération de musique, qui a énormément contribué à la compréhension des mécanismes de créations musicales. Cope ne s’est néanmoins pas arrêté là et a ensuite réalisé Emily Howell, basé sur un jeu de questions réponses entre le logiciel et l’utilisateur afin d’orienter la composition. Un album de ses productions a d’ailleurs été produit en 2010.

Littérature

Le domaine du littéraire a pris beaucoup plus de temps à être abordé par l’intelligence artificielle. Certainement car, pour être appréciée et comprise, l’écriture d’un texte doit maîtriser les niveaux syntaxiques, sémantiques et pragmatiques. Il est ainsi facile de faire une phrase valide d’un point de vue de la grammaire mais il est bien plus compliqué de produire une phrase qui ait du sens et qui puisse s’inscrire au sein d’un texte cohérent. Par exemple, la phrase “Le sac plastique joue de la carotte” est syntaxiquement correcte, mais sémantiquement invalide.

Si vous êtes intéressés, je vous invite à lire l’histoire de Just This Once, livre écrit quasiment entièrement par un ordinateur en s’inspirant du style d’une auteure décédée. Les ayant-droits de la défunte écrivaine ont d’ailleurs poursuivi en justice le programmeur du logiciel pour plagiat. Vous pouvez également jeter un oeil aux prouesses du logiciel Racter capable de produire des phrases qui paraissent censées. Pour cela, il connait les règles de la grammaire anglaise, mais ne se contente pas de choisir aléatoirement les mots. Au contraire, ils tentent de faire apparaitre plusieurs fois le même mot ou la même construction de phrase dans un texte afin de donner l’illusion d’une ligne directrice.

Awareness is like consciousness. Soul is like spirit.

But soft is not like hard and weak is not like

strong. A mechanic can be both soft and hard, a

stewardess can be both weak and strong. This is

called philosophy or a world-view.

Peinture

Le domaine de la peinture a quant à lui été exploré plus en profondeur, grâce à des peintres comme Harold Cohen (1928-). Dés 1970, son programme Aaron commence à prendre forme, né d’une volonté d’étudier les impacts psychologiques des formes et couleurs, et pour prouver que l’Art n’est gouverné que par des règles.

Ce programme suit un système de règles prédéfinies par l’artiste, ainsi, les dessins sont toujours bornés par le style implémenté. Différentes versions de Aaron ont vu le jour, chacunes basées sur des règles de formes et de couleurs différentes. Le logiciel de Cohen a pu balayer de nombreux aspects de la peinture, du figuralisme à l’abstrait. Son fonctionnement est décrit sur ce lien.

En réalité Aaron n’est pas qu’un simple programme informatique, il est accompagné d’un système robotisé qui va réaliser progressivement toutes les étapes de création de la peinture. Non pas à la façon d’une imprimante à base de pixels, mais d’une manière qui se rapproche de celle de l’Homme, à base de traits, lignes et formes géométriques simples.

Les productions d’Aaron ont été exposées dans le monde entier, la première apparition eut lieu à The Tate Gallery à Londres en 1983. Est-ce tout de même de l’Art ? Nous le verrons plus tard, mais pour Cohen, ça ne fait aucun doute : Aaron est un artiste. Il explique « Si ce n’est pas de l’Art, alors qu’est-ce que c’est ? »

Aaron s’inscrit au sein de nombreux autres programmes et mouvements artistiques mettant l’accent sur la génération de contenu picturaux. Je vous invite à regarder le logiciel Roxame de Pierre Berger capable d’extraire le style d’oeuvres existantes afin de les appliquer sur d’autres éléments visuels; ou du côté de l’Art Algorithmique, ou encore de l’Art Génératif, prônant les algorithmes comme nouveaux vecteurs de création.

San Base

Problématiques

Nous espérons que ces exemples vous ont inspiré quelconques intéressantes problématiques. Nous pouvons légitimement nous demander si la production de l’ordinateur peut être considérée comme une oeuvre d’Art, si un programme informatique est doté de capacités créatives et qui, du programmeur, de l’utilisateur ou de l’ordinateur, est l’artiste, s’il y en a un.

Nous ne répondrons pas à ces questions en vain, l’objectif étant de toujours mieux se comprendre. Ainsi, ces problématiques servent de ligne directrice pour mieux appréhender nos capacités cognitives, et d’objectivement définir ce qu’est l’Art, si cela est possible.

Éléments de réponse

Définitions et concepts

Avant de donner quelques éléments de réponse à ces problématiques, il est nécessaire de clarifier, et de définir certains concepts.

Nouveauté / Originalité

Le concept le plus évident est celui de nouveauté, ou d’originalité : une production est considérée comme nouvelle si elle n’a jamais été réalisée avant. Il est néanmoins nécessaire de noter que les contraintes, dues à un style, ou à des règles, ne sont pas incompatibles avec la nouveauté. Par exemple, si vous deviez réaliser une peinture représentant un chiffre, vous seriez sous contraintes, mais vous auriez tout le loisir de choisir le chiffre, parmi les 10 existants, où et comment le placer, comment le dessiner, etc … Votre espace de création serait certes borné, mais infini.

Créativité

Le deuxième concept que nous allons introduire est celui de la créativité. Sa définition est sujette à de nombreuses interprétations et adaptations personnelles, mais heureusement, il y a énormément d’idées qui se croisent. Todd Lubart dans Psychologie de la Creativité explique que “La créativité est la capacité à réaliser une production qui soit à la fois nouvelle et adaptée au contexte dans lequel elle se manifeste”. Cette idée est également proposée par Margaret A. Boden dans The Creative Mind : Myths & Mechanisms, qui considère la créativité comme étant l’apparition d’une production originale et imprévue, tout en étant dans un contexte afin que l’avancée puisse être comprise.

Il faut ainsi qu’il y ait un dépassement modéré des contraintes fixées : si le déplacement est trop faible, la production est considérée comme simplement nouvelle; et si le déplacement est trop important, la production n’est pas comprise comme une oeuvre, et est rejetée. Adaptée à notre cas, un artiste créatif doit être capable de s’abstraire des règles ou lignes directrices bornant son espace de création, tout en proposant de nouvelles idées qui restent cohérentes avec l’ancien style.

Esthétique

Ce contexte est inscrit en chacun de nous, peut-être sous la forme de modèles mentaux façonnés par la société et l’expérience, si bien que nous sommes tous capables de juger de la créativité d’une production (que ceux qui n’ont jamais dit “T’appelles ça de l’Art ?!” me jettent la première pierre). Nous avons appelé ce contexte “esthétique”, sorte d’ensemble de productions acceptables à une certaine époque ou pour une culture particulière; avec la sacro-sainte fine bande de la créativité. Ainsi, ce qui est considéré comme créatif est modifié à chaque instant par l’évolution des moeurs, et tous les anachronismes ne peuvent être considérés comme relevant de la créativité. C’est un peu le principe de la sélection naturelle : un humain n’aurait pas pu vivre au temps des dinosaures, de la même manière que du cubisme n’aurait pas été accepté il y a quelques siècles où les peintures se devaient d’être le plus réaliste possible.

Il y a bien entendu une partie personnelle dans l’élaboration de ce modèle mental contextuel. Par exemple, dans le film Amadeus, Salieri demande à Dieu assez d’entendement pour comprendre le génie de la musique de Mozart, qu’il considérait comme étant de la cacophonie.

Il n’y a donc pas de définition de la créativité universelle, elle dépend, au niveau macroscopique, de la culture et des interactions entre communautés, et au niveau microscopique, de l’éducation et de l’expérience personnelle de chacun d’entre nous.

Art

Nous devons maintenant “définir” ce qu’est l’Art. Cependant l’Art est une notion subjective et, chacun en a une définition différente. Nous avons besoin pour notre étude de définir un modèle, de borner l’ensemble des oeuvres considérées comme artistique. C’est pour cela que, comme certains artistes l’ont fait précédemment, Marcel Duchamp par exemple avec son urinoir, nous avons choisi de dire qu’une oeuvre est considérée comme de l’Art à partir du moment ou il y a eu volonté de l’inscrire dans un mouvement artistique. Ce qui induit une notion de prise de décision personnelle ou encore de conscience. Ce n’est pas seulement la conscience d’avoir produit quelque chose, mais plutôt celle de l’avoir produit pour répondre à une problématique esthétique ou philosophique contrairement à une problématique scientifique ou mathématique. Par exemple, l’aérodynamisme donne de belles formes, il a d’ailleurs donné lieu à des mouvements de design comme le Streamline, mais si une production est réalisée de manière aérodynamique pour résoudre un problème, alors ce n’est pas de l’Art selon notre définition.

Création computationnelle

Pour savoir si ce que produit la machine est créatif ou artistique, il est nécessaire de savoir ce qu’elle est capable ou non de créer. La création computationelle suit le modèle de l’ordinateur de Turing, capable de produire un résultat en obéissant à un ensemble de règles formelles et immuables d’opérations sur des symboles. Tout programme informatique s’inscrit dans ce cadre de machine computationelle : on y retrouve un ensemble de règles définies par l’algorithme utilisé et des symboles représentées par des 0 et 1 en mémoire. La machine ne peut donc agir que sur une suite de symboles locaux construite à partir de son unité arithmétique et logique. La machine ne peut en fait qu’effectuer une suite de calculs. Pourtant même si cette thèse tend a disparaître, on a souvent cherché à assimiler l’Homme à une machine computationelle, à associer toutes ses actions avec une suite de calculs réalisés parfois inconsciemment, et ce depuis l’avènement de l’Intelligence Artificielle.

Il faut ici saisir deux idées principales : un ordinateur ne peut produire ce qui n’est pas formalisable selon des règles, et il ne peut changer ses règles de son propre chef, l’empêchant ainsi à priori d’étendre son espace de création.

Analyses

Maintenant que nos briques sont formées, assemblons les pour répondre à nos questions. Tout d’abord, est-ce qu’une machine peut être créative ? Tout dépend comment l’espace de création de la machine est positionné par rapport à l’esthétique. Si l’espace est inclus dans le contexte esthétique, le programme ne pourra jamais le dépasser et ne sera donc jamais créatif. Si au contraire, il est légèrement excentré, il pourrait y avoir un petit bout de l’espace de création chevauchant la bande de la créativité où les productions y seraient considérées comme créatives, c’est peut être le cas des productions d’AARon dotées d’un style assez original. Mais s’il est trop excentré et est complètement exclu de l’esthétique, l’Homme ne serait pas en mesure de comprendre ces productions, qui ne seraient de facto pas considérées comme des oeuvres.

Néanmoins, dire que la machine est créative simplement parce qu’elle fait des productions créatives ne suffit pas, en effet, à aucun moment la machine n’a tenté de dépasser son espace de création, elle n’a fait que suivre un ensemble de règles. Ce serait comme dire que vous parliez chinois car, en utilisant Google Traduction, vous arriviez à proposer une réponse cohérente à une question posée. Il ne faut donc pas oublier que la créativité n’est pas définie par la capacité à créer quelque chose, mais par l’abilité à faire quelque chose de différent, la distance entre deux espaces de créations.

Or, nous l’avons vu lors de la définition de la création computationnelle, une machine se doit de suivre des règles immuables, elle ne peut donc pas étendre son espace de création, contrairement à l’Homme qui n’a de cesse de le modifier. C’est le cas d’AARon qui ne sait rien dessiner d’autres que des sujets humanoïdes, d’une certaine manière. Bien qu’il puisse faire une infinité de dessins différents, il ne peut pas évoluer de lui même, il faut une intervention d’un opérateur Humain. Donc une machine ne peut à priori pas être créative. Cependant, rien ne nous prouve que l’Homme ne fonctionne pas également comme une machine computationnelle, dans ce cas, l’Homme ne pourrait pas être créatif non plus. Cette thèse est, heureusement pour les plus protecteurs des Arts, de plus en plus réfutée.

 

En suivant ce que nous avons dit précédemment, il parait difficile de penser qu’une machine puisse engendrer de l’Art. En effet, selon notre définition de l’Art, la machine devrait avoir l’intention de créer quelque chose d’artistique, or elle ne fait que répondre à une problématique induite par l’Homme. Cependant, admettons qu’elle puisse faire un choix entre créer quelque chose d’artistique et de faire une autre illustration parmi tant d’autres, comment pourrait-on savoir que derrière cette oeuvre, il y ait une réelle volonté de la machine ? Comment ne pas attribuer cette volonté à une suite de processus sous-jacents engendrée par le programmeur lui même ? Le problème est le même pour les productions de l’Homme lors des analyses d’oeuvres : comment connaître le véritable but d’un auteur ? Comment être certain qu’un peintre voulait vraiment faire l’apologie du vide lorsqu’il a peint un monochrome noir ?

Même si nous ne pouvons être sûrs qu’un être humain a bien eu de telles volontés créatrices lorsqu’il expose une oeuvre, nous lui donnons volontiers le bénéfice du doute, car nous savons qu’il est doté d’une conscience, et que ses messages peuvent avoir un sens. Au contraire, les productions de la machine n’ont pas de sens, Emmy n’a jamais voulu composer ces morceaux, il n’a fait que suivre des règles et produire quelque chose en sortie. Le résultat de ses calculs ont ensuite été encodés de telles sortes qu’elles soient compréhensibles par nous. Les mêmes résultats auraient pu être codés d’une autre manière, ce qui aurait donné une production parfaitement incompréhensible.

L’idée est que tout message est sujet à diverses interprétations puisqu’il n’est pas possible de connaître les intentions de son auteur. Or, ce sont ces intentions qui forment l’âme d’une oeuvre d’Art selon notre définition. Et c’est en parti pour cela qu’il est si difficile d’indiquer si une oeuvre relève bien d’un domaine artistique. L’aléatoire par exemple peut être vu comme anti-artistique pour certains, mais comme un nouvel outil ouvrant de nouvelles possibilités, avec d’innombrables motivations, pour d’autres. Cependant, nous savons qu’un ordinateur n’a aucune intention autres que celles de son programmeur, et n’en n’aura jamais tant qu’il n’a pas de conscience de lui-même.

Finalement, la machine ne devrait qu’être considérée comme un outil étendant l’espace de création de son utilisateur, ses productions doivent être créditées au programmeur. D’un autre point de vue, c’est le fonctionnement même de la machine, ou les questions qu’elle soulève, qui peuvent intriguer; nous pourrions donc éventuellement considérer l’outil comme une oeuvre d’Art à part entière.

 

À ce point, une machine n’est ni créative ni artiste, jouons quelques instants les avocats du diable. Nous avons dit qu’une machine ne peut être créative car elle n’est pas capable d’étendre son espace de création. Il est néanmoins possible de l’étendre artificiellement en modifiant les règles de génération à l’aide de méta-règles. Un exemple de règle pourrait être “Dessiner trois cercle bleu n’importe où”, et une méta règle “De temps en temps, changer la couleur et le nombre de cercles”. Pourrait-on considérer ce déplacement comme étant de la créativité ?

D’une certaine manière non, car en prenant un peu de recul, l’espace de création gouverné par les règles est lui même inclus dans celui régi par les méta-règles. Et celui-ci ne pourra pas à son tour être modifié. Reprenez la règle et la méta-règle, et expliquez moi comment l’algorithme pourrait soudainement dessiner des carrés ?

Mais d’un autre côté, il faudrait au contraire considérer le problème uniquement localement et ne pas se focaliser sur l’évolution des méta-espaces. En effet, lorsqu’on évalue la créativité d’une personne, nous ne cherchons pas à savoir si cette créativité est limitée, ce serait demander l’infini à un simple mortel. Du coup, ces méta-règles permettraient de rendre une machine créative, à condition que l’avancée soit toujours contextuellement et esthétiquement valide.

Pour que l’Homme soit créatif, beaucoup, comme Cope, pensent que la créativité de l’Homme nait en s’inspirant du contexte esthétique actuel. L’Artiste créatif pourrait, et devrait, donc à tout moment profiter de son entourage artistique afin d’avancer dans le bon sens. La machine quant à elle est déjà capable de s’inspirer d’un contexte afin de créer son espace de création, mais pour qu’elle puisse aller dans le sens de l’esthétique, il faudrait que celle-ci soit compréhensible et manipulable par la machine, en d’autres termes, qu’elle soit formalisable. Nous n’allons pas répondre à cette nouvelle problématique, mais nous en déduisons que :

  • Si l’esthétique est formalisable, alors la machine pourrait à tout moment s’inspirer d’oeuvres déjà créées puis de les adapter de telle sorte qu’ils aillent dans le sens de l’esthétique, elle serait donc créative.
  • Sinon, la machine ira dans le sens qu’elle souhaite à l’aide de ses propres méta-règles. Mais sans suivre les standards esthétiques, elle ne sera jamais considérée comme créative, du moins pour nous. 

Notre définition de la créativité est peut-être un peu trop restrictive, il devrait y avoir “créatif pour l’Homme” et “créatif pour la machine” de la même manière qu’il y a “créatif pour un enfant” et “créatif pour l’ingénieur”. Si un enfant, au cours de ses expériences personnelles, invente la multiplication, il devra être considéré comme créatif, malgré que l’ingénieur trouve cette technique complètement banale.

Mais, qui dit “créativité de la machine” dit nécessairement “esthétique de la machine”, contenant cette fameuse bande de la créativité. Mais comment pourrait-elle être définie ? Par la machine elle même ? Dans ce cas là elle devra être dotée d’une conscience de soi et de son entourage. Par l’Homme ? Alors ce sera nécessairement une esthétique simplifiée car formalisée par son créateur. Mais avant de nous poser ces questions, il faut juger la nécessité de telles réponses : l’Homme a créé la machine de telle sorte que ses résultats lui soient compréhensibles. L’utilité d’une machine qui justifierait sa propre créativité en créant de nouvelles productions insaisissables par le commun des mortels est fort limitée. Autant chercher de l’Art dans le code binaire d’un programme ! Il faudrait donc juger de la créativité d’une machine sur sa capacité à suivre ou mimer l’évolution de l’esthétique de l’Homme, ce qui nécessite une formalisation complète de l’esthétique, ou une puissance de calcul faramineuse.

 

Pour finir cette partie, nous aimerions faire une critique d’une idée de David Cope rapporté par un journaliste : “Il est maintenant convaincu que, à bien des égards, les machines peuvent être plus créatives que les Hommes. Elles sont capables d’utiliser les notions d’aléatoires et de réassembler de vieux éléments de manière originale, sans aucune limite ou préconception de l’humanité.” Tout d’abord, Cope confond nouveauté et créativité : il faut que le réassemblage se fasse en dépassant l’espace de création initial, ce qui n’est pas si simple à formaliser. Ensuite, il explique que l’Homme est naturellement limité, mais ces limites ne permettent-elles justement pas de définir et donner une légitimité à la créativité ? Encore une fois, la créativité de la machine ne doit pas être définie dans son propre référentiel, sinon l’Homme ne serait pas en mesure de la comprendre et de l’appréhender. Le caractère créatif d’un programme n’a aucun fondement légitime alors que ce sont les limites et les évolutions morales de l’artiste humain qui donnent vie à son contexte esthétique, et donc à ses possibilités créatives.

Conclusion

En conclusion, selon nos analyses, la machine n’est, à l’heure actuelle, ni créative ni artistique. Elle peut apparaître comme telle à nos yeux lorsqu’elle permet d’atteindre des espaces de créations originaux et que l’on peut appréhender, mais ce serait omettre que la machine n’est pas tombée sur cette espace de création par hasard et que son créateur a du le formaliser à l’aide de règles qui par conséquent le borne. Pour qu’un programme puisse être placé aux côtés d’un artiste humain, il faudrait pouvoir formaliser la conscience et l’esthétique, ou prouver que l’Homme n’est qu’une machine computationnelle bien rodée. Autant dire que la route est longue, voir impossible comme le pensent certains contemporains, le philosophe Hubert Dreyfus pour ne citer que lui. En attendant, considérons les capacités des programmes informatiques comme des outils, au même titre qu’un pinceau ou une machine à écrire, permettant de dynamiser la créativité en ouvrant de nouvelles portes, quitte à la banaliser; ou encore comme une oeuvre d’Art à part entière, nous invitant à nous remettre en question, ou à admirer la beauté de ses moindres actions.

Bien entendu, ce développement d’idées n’est valable que si vous êtes en accord avec les définitions préalablement énoncées. Comme dit en introduction, les concepts changent, et varient d’un individu à l’autre. La plupart du temps, les interprétations sont fonctions des convictions de chacun : un artiste refusant qu’un bête ordinateur le surpasse n’hésitera pas à biaiser sa définition de l’Art pour qu’une machine ne puisse jamais rentrer dans le moule. Nous pouvons citer Pierre Berger, créateur du logiciel de génération de peinture Roxame : “Comment reprocher aux peintres de détester la machine qui tend par nature à marginaliser leur activité de création ?”. Ainsi, l’ultime réponse n’existe pas, et il vous incombe de vous abstraire de votre coeur afin de proposer une argumentation valable, quitte à ce qu’elle soit contraire à vos opinions !

 

HACHE Antoine – TALEB Aladin

 

SOURCES

The Creative Mind : Myths and Mechanisms – Margaret A. Boden

Interview de David Cope : http://www.psmag.com/culture/triumph-of-the-cyborg-composer-8507

Site de David Cope : http://artsites.ucsc.edu/faculty/cope/

Article sur l’Art assisté par Ordinateur : https://interstices.info/jcms/i_58118/l-art-assiste-par-ordinateur

Fonctionnement de AARon : http://pkaccueil.wordpress.com/2009/05/17/aaron-harold-cohen/

Site de Harold Cohen : http://www.aaronshome.com/aaron/index.html

TedX sur la créativité dans l’informatique : https://www.youtube.com/watch?v=CpNfy7AUPl4

Site de San Base : http://sanbase.com/demo/demo.htm

Site de Roxame par Pierre Berger : http://roxame.com/index.html

Site de Racters : http://www.ubu.com/concept/racter.html

Article sur le roman semi-généré « Just This Once » : http://articles.latimes.com/1993-08-11/news/vw-22645_1_jacqueline-susann

Articles Wikipedia sur la créativité, l’Art Génératif, le mouvement Algoriste, David Cope, et sur AARon.

2 commentaires
  1. C'est fou. a dit:

    Je ne sais pas ce qui est le plus inquiétant : le fait que l’on veuille créer de l’art par ordinateur ou le fait de trouver que la « musique » créée par cet ordinateur « ressemble à s’y méprendre » à celle de Chopin. Dans quel état de dégénerescence auditive et artistique faut-il être pour ne pas arriver à les distinguer.

    • aladintaleb a dit:

      N’oubliez pas que nous avons ici un morceau de Chopin interprété sur scène par un pianiste professionnel face à un piano synthétisé jouant un bête fichier midi.
      Auriez-vous eu le même point de vue si les deux étaient joués par des synthétiseurs ou alors les deux interprétés par un artiste ? Si j’avais volontairement caché le fait que l’une des « musiques » avait été généré par ordinateur, l’auriez-vous retrouvé ?

      Si oui, vous avez certainement une excellente culture musicale ! Mais de nombreuses personnes sont déjà tombées dans le piège alors pourquoi sacraliser à se point la musique ? Pourquoi ne pas admettre qu’une machine peut créer du contenu artistique ?

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