Sailboat – Joyce Wieland

Sailboat

Réalisé en 1967 par Joyce Wieland, Sailboat est un court-métrage de 2min45. Cette cinéaste et peintre canadienne (30 juin 1931 – 29 juin 1998) était une figure emblématique du cinéma expérimental, notamment grâce aux films primés Rat Life and Diet in North America (1968) et La raison avant la passion (1967-1969).

Tirant son inspiration dans la politique, l’histoire canadienne, l’écologie et la figure de la femme, cette artiste conteste la suprématie des traditionnels beaux-arts (peinture, sculpture, etc) et mélange les techniques.

En recherchant sur ubuweb, nous avons trouvé cette artiste sur la page principale. A la première visualisation de son œuvre, nous avons été interpellées par le côté monotone et plat qui se dégage de la vidéo ainsi que par l’ambiance calme et envahissante due à la lenteur de l’action. De plus, une distance entre la scène et nous, spectateur, s’installe : tel un voile, le filtre bleu de l’image annule la perspective, déjà naturellement faible sur ces scènes de mer. La mer et le ciel fusionnent, avalant le voilier qui court vers la ligne d’horizon. Enfin aucun indicateur ne nous permet de déterminer le lieu depuis lequel est tournée la vidéo. Ces éléments énigmatiques nous ont incités à choisir cette vidéo afin de chercher à la comprendre.

Les détails précis de la technique utilisée dans cette œuvre ne sont pas indiqués mais on peut constater que l’artiste a utilisé une caméra ancienne qu’elle porte en épaulé. On peut penser que la vidéo a subis un traitement d’image particulier : d’une part le bleu de l’image fait confondre la mer et le ciel, et d’autre part, le titre inscrit en blanc tout au long du film a été ajouté au montage. Enfin, on peut observer des défauts sur la qualité de l’image comme des taches et des points blancs. Également, on distingue un bruit assimilable au souffle du vent ou au grondement des vagues, tout au long de la vidéo.

L’homme de dos qui passe à gauche et nous ignore, marque l’écart entre le spectateur et la scène. Nous pourrions le voir comme l’irruption intempestive de la masculinité qui rompt la plénitude féminine de la mer. Également, le passage de cet homme, combiné au titre présent de manière permanente durant la vidéo (qui perd par là même son statut de simple titre pour devenir acteur de l’œuvre filmique à part entière) détournent notre regard du bateau, en même temps qu’ils l’orientent (par la sémantique du titre lui même, et par la direction dans laquelle va l’homme). Il y a un jeu d’ « apparition-disparition » qui créé un décalage dans l’effet traditionnellement attendu par le spectateur : ce qui est recherché par la réalisatrice n’est plus l’acte de comprendre mais l’acte de voir, de ressentir. Cet effet est d’ailleurs un élément caractéristique de la Nouvelle Vague, mouvement cinématographique étroitement lié au cinéma expérimental, et qui s’oppose aux traditions et aux corporations.

L’artiste entretient un côté artisanal du cinéma, notamment par le montage très brut de la vidéo : les raccords sont grossiers et marqués, rappelant le travail à l’origine du film et donnant alors un côté très humain à celui-ci. Cette approche soulignant le travail de l’artiste se retrouve également dans le fait que le film (c’est à dire l’image et le son) tente de se suffire à lui même : l’absence de scénario le fait s’approcher d’une peinture/image qui bouge…

Peut-on y voir un croisement avec la peinture de par l’aplatissement de la perspective, dû à la monochromie, au titre qui semble flotter ?

Le lien avec l’artiste expressionniste abstrait Mark Rothko, et notamment avec ses peintures bleues, est inévitable. Ses grands aplats de couleurs trouvent échos dans la vidéo de Wieland, par la recherche sur la couleur et l’espace.

Également, la comparaison avec l’impressionnisme et plus précisément ici le célèbre Impression, Soleil Levant de Monet, est presque trop évidente, de par ce même brouillage de l’horizon et des formes. Le bateau s’éloignant progressivement et se confondant avec la mer ainsi que cette impression diffuse et envahissante procurée par le bleu sont des éléments que nous retrouvons dans le chef-d’œuvre de Monet.

L’œuvre illustre plutôt bien la tension perception/sensation, en faisant le pont entre les deux. La perception, cette conscientisation rationnelle des éléments constituant ce qu’on appelle réalité, se trouve presque frustrée devant si peu d’élément de compréhension (rien d’inquiétant puisqu’il n’y a rien à comprendre) et fait donc fortement appel à la sensation pour combler ce manque d’élément satisfaisant le besoin humain de rationalité, et nous plonge ainsi dans une subjectivité qui nous fera interpréter l’œuvre de manière unique, faisant directement référence à nos souvenirs personnels, expériences …

D’où le rapport émotionnel que l’on peut avoir avec la vidéo, chose caractérisant selon nous, les œuvres d’art de manière générale, mais également, le cinéma expérimental de Wieland.

Emeline Maugis & Ninon Durivault

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :